Thierry Cabot, La Blessure des Mots, poèmes. ÉLP éditeur (www.elpediteur.com), 2011
Voici, serein, blafard et fier, un puissant recueil de cent trente poèmes versifiés, armaturés, ciselés. La Blessure des Mots est un exercice solidement formulé et
indubitablement généreux dans la forme, tout en s’avérant empreint d’une cuisante tristesse intimiste dans le fond. Vieillissement, mort, amours racornis, perte de la foi, futilité du fond
des choses, modernité en capilotade, religiosité déchue, métaphysique dérisoire. On sent tous les effluves délétères du bilan de vie et de l’apposition des cachets sur l’huis ligneux d’une
époque. Mais c’est quand même un bilan de vie qui chante, qui psalmodie, qui récite en cadence et qui voit, à l’oeil nu, la musique, comme on voit, inexorable, le grain ferme et froid d’une
gueuse de fer. La force d’évocation de ces textes est absolument remarquable. Moi, qui mobilise prioritairement la poésie pour peindre et visualiser des miniatures, j’ai senti la vigueur, la
solidité, la langueur, liquide et dense, du ressac sensoriel et émotif, quand Cabot m’a ramené au Pays des Plages, en un tout petit matin d’été, sur le port.
Un matin d’été sur le port
Ayant vaincu la nuit, l'aurore toute molle
Semble un long drap laiteux piqué de veines d'or,
Comme si jusqu'au sein de la blancheur qui dort,
Des fils de diamants tissaient une auréole.
Puis vaporeuse et blonde à la pointe du môle,
Tout à coup la nue ivre éclabousse le port
Et le vent secoué d'un magique transport,
Déguste à l'infini la lumière qu'il frôle.
Les barques scintillant sur le tapis des eaux, Avec sublimité, vibrent de chants d'oiseaux ; Le grand ciel ingénu fait pétiller chaque âme ;
Et le soleil toujours plus vaste et glorieux,
Dans la tiédeur marine où se jette sa flamme,
Caresse longuement tous les cœurs et les yeux.
Thierry Cabot, et je suis inconditionnellement à ses côtés là-dessus, nous confirme, sans ambivalence ni tergiversation, que la poésie versifiée est toujours avec nous, et sublimement
vigoureuse. Il cultive l’alexandrin (comme Jacques Brel dans Les Flamingants), le décasyllabique (comme Georges Brassens, dans La chasse aux papillons),
l’octosyllabique (comme Raymond Lévesque dans Quand les hommes vivront d’amour), le demi-alexandrin (comme le parolier d’Édith Piaf, dans Milord) et bien d’autres
formes versifiées aussi, régulières ou plus irrégulières. Et, oh, il y a de l’indubitable, monumental et pacifié, dans les références poétiques qu’il promeut, en sus, implicitement ou
explicitement. Dans le poème Mon panthéon poétique, Thierry Cabot nous aligne en effet le chapelet de ses maîtres: François Villon, Pierre de Ronsard, Alfred de Vigny, Victor
Hugo, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Émile Nelligan, Guillaume Apollinaire, Paul Valéry, Henri Michaux et René Char. Les ancêtres y
sont bel et bien. Ils font puissamment sentir leur présence, à chaque page. N’y voyez surtout pas le triomphalisme rigide d’un académisme fixiste. C’est tout le contraire qui s’impose à nous,
au fil de la déclamation qui sonne. C’est triste, c’est cuisant, c’est grandiose, mais nul autre ne sait nous dire comme Thierry Cabot que, de fait, il n’est rien d’éternel et rien de
dogmatique.
Ah ! Ne savons-nous pas que tout se décompose,
Que l'aube court déjà, tremblante, vers le soir,
Que nous ne respirons jamais la même rose,
Que tout succède à tout et se fond dans le noir ?
Sur le quai fauve et noir
empli de moiteurs sales,
Les âges se défont au rythme aigu des trains...
Voici longtemps. Peut-être en mai. Comme en rafales,
Des houles de joie ivre incendiaient mes reins.
J'avais les yeux ravis et comblés de l'enfance.
La magie à ma lèvre où fusait le bonheur,
Inondait le ciel chaud d'un rêve sans défense
Plus naïvement clair que l'envol d'une fleur.
La gare en fièvre s'agitait à perdre haleine ;
Le vent soûl balayait le matin finissant,
Et tout à coup je vis, dans un souffle de laine,
Sourire jusqu'à moi ton pas resplendissant.
Mes bras tendus au point de soulever le monde,
Capturèrent le baume ailé de tes cheveux
Alors que, titubante au bout d'un soir immonde,
Une vieille passait, les doigts fous et nerveux.
Nous étions le miroir béni de toute chose ;
Les chatoiements de l'heure embellissaient nos mains.
Irréelle et chantant, la fière ville rose
Alignait ses toits purs et ses féconds chemins.
O couple aveugle au temps dont saigne l'ombre infâme !
Ta jeunesse coulait en lumineux accords,
Et nul regard ne vint arracher cette femme
Au néant qui bientôt lui mangerait le corps...
Le même quai... plus tard, sans
que tu me revoies. Déjà rien que l'infime écume d'un grand jour, A peine un blanc fantôme errant le long des voies Tandis que, chargé d'ans, je titube à mon tour.
Ton image noyée au fond de l'amertume, Est une eau pâle et trouble égarée en mes yeux, Un murmure de soie enfoui sous la brume, Une âme frissonnante au bord de vagues cieux.
Et le limon obscur des mois et des années A glacé mon visage et fendillé mon cou ; Si parfois j'ai bu tant d'espérances bien nées, J'ai vingt fois du destin essuyé le vil coup.
Or là comme jadis, la foule bourdonnante Gronde avec l'appétit d'un long fleuve qui croît ; Comme jadis, au loin, charmeuse et fascinante, Toulouse rit toujours dans le beau soleil roi.
Affaibli par cent maux où l'enfer se dessine, Je longe le vieux quai plein de moites relents Quand devant moi soudain, ô brûlure assassine ! Pareil au nôtre, un couple unit ses voeux tremblants.
Il ne me connaît pas. Les trains vont, à la file. Une brise d'amour me flagelle et me mord. Et vaincu, las de tout, pauvre chose débile, Je m'abats sur le sol en épousant la mort.
Le sable qui
palpite ourle l'océan pur. Des goélands rieurs nés des blanches lagunes, Fendent l'air infini de leurs ailes d'azur.
Sur les vagues, parmi l'écroulement des formes, Le frisson d'une épaule éclot, délicieux, Comme si l'onde même aux blonds ressacs énormes Avait soudain voulu l'offrir à tous les yeux.
Puis un bras fin jaillit, puis une hanche trouble Puis, envoûtante et lisse, une jambe en satin Et, sortilège entier, dans une extase double, Un visage inouï baigné d'un feu lointain.
La lumière plus molle enveloppe la rive. Chaque homme à sa vue ose atteindre l'insensé. Elle est belle, elle est jeune et pourtant, ô dérive ! Rôde au fond de son âme un au-delà glacé.
Mots clés de l'oeuvre : lyrisme, versification, prosodie, soutien de Paul Guth, poésie d'aujourd'hui, émotion, sensibilité.
Ils rôdent, spécieux, le long des couloirs glauques,
Nourris de hargne molle et de sots règlements,
L'esprit tout emmuré dans de vains soliloques
Où l'Etat vermoulu vide ses excréments.
Autour d'eux, ce ne sont que blâmes et requêtes
Vomis sous la grammaire aveugle des décrets ;
Ce ne sont que doigts secs blêmis par les enquêtes
Et les mesquins travaux délirants et secrets.
Pour ceux que leur bêtise épouvantable lorgne,
Ils mâchent des courriers soigneusement pervers
Au fil desquels aboie un code étrange et borgne
A cause de trois mots alignés de travers.
L'oeil torve du mépris leur tient lieu de réponse
Si quelque fou rebelle ose élever la voix,
Ou mieux, ils vont crachant une raide semonce
Fière comme un nigaud juché sur un pavois...
Bureaucrates vengeurs affamés jusqu'à mordre Gratte-papiers goulus à l'aplomb infernal, Ils sauront d'un oukase enflé tel un mot d'ordre, Nous assigner un jour devant leur tribunal.
Et loup parmi les loups dans cette horrible enceinte, L'un ou l'autre demain nous brisera le front, Puis sur l'autel sanglant d'une loi sacro-sainte, Ils nous dévoreront ! ils nous dévoreront !