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30 août 2007 4 30 /08 /août /2007 16:43

Mots clés de l'oeuvre : lyrisme, versification, prosodie, soutien de Paul Guth, poésie d'aujourd'hui, émotion, sensibilité.





1 C'est l'heure...


Je ne suis plus qu'un lieu morbide,
Qu'un souffle amer de chants éteints.
Les rides blessent ma mémoire
Comme un fleuve désespérant.

Et quand je crie ou me désole,
L'horreur me saisit à la gorge
Tandis qu'explose à mon visage
L'urne sanglante de mes jours.

Je frappe et cogne à chaque porte,
Je me brise au lit des défunts.
Oh ! fureur inutile et vaine !
Déjà, c'est l'heure de mourir.


2 Oubliez-moi


Oubliez-moi ; je fus un homme
Que dévora tout le possible,
Une âme, un coeur faits à l'image
De mes prières consumées.

Oubliez-moi, j'avais un nom
Que pas un lieu n'a retenu,
Un corps aimé par d'autres corps
Et dont subsiste à peine l'ombre.

Oubliez-moi ; j'étais vivant  :
Plus que le feu, plus que le monde.
Mes bras soulevaient la lumière
Au poids fécond de mes désirs.

---------------------------------------------

La mort me presse ; oubliez-moi !
Où fut d'ailleurs jamais un homme ?



Poème extrait de " La Blessure des Mots " ( L'âme consumée )
première édition

 


http://www.ma-loupe.com 

 

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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 21:04

Mots clés de l'oeuvre : lyrisme, versification, prosodie, soutien de Paul Guth, poésie d'aujourd'hui, émotion, sensibilité.




Les humbles, déchirés d'amour,
Ont mis Jésus dans leurs prunelles.
En eux, le roc des certitudes
Ne connaît point d'ébranlement.

Malgré les affameurs de joie,
Leurs yeux courtisent l'inouï,
Et sa promesse incorruptible
Les tient éveillés nuit et jour.

Oh ! va te cacher dans la boue !
Toi qu'une vertu déshonore ;
Sur ton front mangé d'amertume,
Sont mortes les chances de fleurs.

-----------------------------------------------

Oui, va savourer nos défaites !

Nul ne piétine... le soleil.




Poème extrait de " La Blessure des Mots " ( L'âme consumée )
première édition

  



 

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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 21:03









Chers amis lecteurs,



Ici commence mon oeuvre intitulée : "Tout va bien".
Celle-ci traite des faits de société sous la forme de billets impertinents.
Peut-être y trouverez-vous matière à réflexion.



Thierry CABOT


















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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 21:02



Tout va bien de Thierry CABOT 






L'évaluation

 


L'évaluation nous poursuit et nous traque en mille circonstances. L'homme contemporain ne peut s'y dérober à moins de se soustraire au regard d'autrui, ce qui suppose quand même beaucoup de talent dans une société où nous devons sans cesse rendre des comptes. Ainsi, hormis quelques cas marginaux, chaque personne normalement constituée subit-elle de la naissance à la mort la mesure de ce qu'elle est par rapport aux autres. Ecole maternelle puis primaire, collège, lycée, université ; une incroyable armada d'évaluateurs se presse à notre chevet, nous pèse et nous repèse avec des constellations de notes distribuées à longueur d'année, avec surtout des examens de plus en plus sélectifs et des concours de plus en plus terrifiants à l'occasion desquels s'opèrent des sélections toujours plus douloureuses.

Le monde économique lui-même n'est pas en reste. Bilans de compétences, entretiens annuels, contrats d'objectifs, démarche qualité ne sont que les exemples les moins dissimulés d'une frénésie évaluative qui sécrète sa propre dynamique et s'érige en valeur suprême. Au travailleur sommé par temps de chômage de manger son mouchoir en donnant des preuves répétées de ses savoir-faire - car le monde d'hier, chacun le sait, n'était peuplé que d'incapables - s'ajoute le demandeur d'emploi tiraillé de toutes parts entre un curriculum vitae introuvable et une lettre de motivations cent fois réécrite. Hélas ! Etre le premier signifie a contrario qu'il existe des perdants. Et le jeu précisément consiste à l'ignorer tant que leurs malheurs ne vous ont pas sauté au visage. Mais là encore, il est aisé de trouver une parade philosophique : afficher bruyamment son devoir de solidarité envers ces "accidentés de la vie" sous couvert d'un humanisme de bon aloi.

D'aucuns jugeront que, selon une arithmétique infaillible, compétition et évaluation vont de pair. Comme l'on recherche les meilleurs, encore faut-il les connaître. La première se nourrit de la seconde comme l'éthylisme de la dive bouteille puisque sans bureau de renseignements, toute opération militaire serait vouée à l'échec. Est-ce à dire que cette double logique doit nous faire cautionner pareille fuite en avant grâce à quoi peut-être les champs de ruine jouiront d'une promotion inattendue ? "Aie !" s'écriront certains, vous voudriez mettre un frein à la compétition ? Vous rêvez, Monsieur, vous rêvez". Eh bien oui ! je rêve, j'imagine un monde où un tel mot céderait la place à un vocable moins guerrier, plus inoffensif : l'émulation. Ce terme-là me convient infiniment mieux, il exprime un état d'esprit différent ; par lui le vainqueur me paraît moins outrecuidant et le vaincu moins misérable. Mais personne aujourd'hui ne l'emploie, excepté le cas échéant deux professeurs illuminés et trois psychologues avertis. D'ailleurs, à l'instar de leurs congénères, ces derniers malgré tout ne laissent pas de nous évaluer à tour de bras, comme si l'enseignement avait pour fin en soi l'étiquetage en série et comme si les émules de Freud maniaient uniquement le mètre d'arpenteur.

Certes, la méfiance est d'autant plus de mise que des gens fort respectables, fort attentionnés, qui nous veulent le plus grand bien, se penchent sur nos cerveaux avec une délectation non feinte. De leurs récents travaux, ils ont ainsi tiré un nouveau concept devenu lui-même le sésame des recruteurs patentés : le savoir-être. Autrement dit, le savoir-faire ne suffit plus. Nos attitudes, nos façons d'être, notre personnalité font l'objet d'un examen minutieux, sont passés au peigne fin, suscitent des remarques et des critiques, bref notre comportement à lui seul tient dans une balance dont les lois nous échappent. Blessés, voire meurtris, nous nous remettons entre les mains d'individus éblouis par leur science et prompts à nous montrer du doigt l'enfer ou le paradis. "Parlez-moi de vous ! Etes-vous suffisamment autonome ? Avez-vous de l'aisance relationnelle ? Quelles sont vos capacités d'adaptation ? Que détestez-vous chez les autres ? Opposez-vous une bonne résistance à l'échec ? Manifestez-vous une autorité naturelle ? En quelques phrases, comment vous définiriez-vous ? De quelle manière s'affirme votre sens de l'équipe ? Qu'est-ce qui vous met en colère ? Quelles décisions auriez-vous du mal à prendre ? " De questions en questions, un sentiment de gêne nous gagne, et à l'expression mi-amusée, mi-dubitative que l'on se compose tant bien que mal au début de l'entretien, se substitue peu à peu une sorte de masque froid derrière lequel l'humiliation trouve un refuge provisoire. Quelquefois, l'on se dit : "mais que puis-je répondre ? Je n'ai jamais envisagé le problème sous cet angle-là. Cela les regarde-t-il ? "L'évaluation prend l'aspect d'un interrogatoire inquisitorial où nous finissons par nous demander dans notre désarroi si une certaine façon de bouger la tête ne va pas nous priver du poste que nous ambitionnons d'occuper. Parfois aussi, le vilain bonhomme auquel nous abandonnons nos destinées, fait de brèves incursions dans notre vie privée en usant d'une rhétorique habile qui nous pousse à la faute ou à l'aveu. Acculés alors à des esquives désespérées, à des faux-semblants vite mis au jour, à des raisonnements contournés d'où filtre ici et là quelque demi-révélation, nous en venons presque à haïr l'artisan de notre déroute. En effet, malgré tous nos efforts, l'espèce de carapace illusoire qui nous tenait lieu de système de défense, se lézarde à vue d'oeil, craque de toutes parts. Avec effarement la première fois, nous découvrons que le fait de postuler à un emploi n'a vraiment rien d'une sinécure.

Et faut-il décrire ici l'époustouflante, l'incroyable batterie de tests concoctée par les officines spécialisées ? Un livre n'y suffirait point tant leur diversité dépasse l'entendement, tant s'y glissent de pièges et de chausse-trapes destinés à nous confondre, à nous jeter "scientifiquement" à la figure nos erreurs et nos insuffisances. Au bout de ce long viol méthodique (songeons notamment aux fameux tests de personnalité dont personne à l'évidence ne se risquerait à justifier la fiabilité), les meilleurs éléments obtiendront sans coup férir un certificat de légitimité, un label de bonne conduite. Parmi ces "veinards", quelques-uns auront beau jeu de faire sonner leurs mérites avant de mordre la poussière à leur tour. Eh oui ! le plus étrange, c'est que le succès et l'échec ne sont jamais assurés. Si bien qu'à part les fats, les bêtes à concours et les récalcitrants notoires, les vieux routiers du questionnaire feront souvent preuve, au fil des années, d'une confondante modestie. Si vous leur demandez l'ombre d'un pronostic, ils vous riront au nez.

Lorsqu'un employeur élève ses exigences à des sommets vertigineux, certains cabinets de recrutement mettent en oeuvre une débauche de moyens digne du grand cinéma hollywoodien. Rien n'est alors trop beau pour dénicher le mouton à cinq pattes. Outre les chasseurs de têtes qui à l'occasion reviennent bredouilles, sont tour à tour mobilisés les experts en graphologie, les psychologues de toute obédience, les techniciens de tout poil, les astrologues - mais oui ! mais oui ! - les psychomorphologues, les personnalités qualifiées, les savants de tout acabit et au besoin - devinez qui encore ? - les voyants. Cette réunion de talents quelquefois singuliers, ce conglomérat d'intelligences saura bien entendu jeter son dévolu sur l'oiseau rare, le phénomène unique dans son genre venu, comme par magie, occuper la bonne case ou le bon tiroir. Or tout n'est pas aussi simple. Le destin peut se montrer cruel. Tel chef d'entreprise convaincu d'avoir mis la main sur l'homme idoine, va faire la terrible expérience du désenchantement. La montagne en fin de compte accouche d'une souris. Au lieu de Superman, c'est monsieur tout le monde qui sort du chapeau.

Que l'on ne se méprenne pas ! L'évaluation sait également tenir ses promesses. Nous connaissons tous d'admirables cerveaux, des hommes vraiment... vraiment supérieurs dont il eût été dommage de se priver des lumières. L'école ici semble quand même avoir du bon car elle permet - singulièrement en mathématiques et dans les sciences exactes où le talent s'affirme tôt et où l'expérience de la vie apparaît moins déterminante - de révéler certaines facultés exceptionnelles qui, sans ces outils d'investigation, auraient peut-être sommeillé à jamais. De même, grâce aux progrès d'une pédagogie plus tournée aujourd'hui vers les réalisations concrètes, nombre d'habiletés manuelles perceptibles dès l'enfance, ont tout lieu d'être reconnues, encouragées, applaudies. Nul ne s'offusquerait non plus que l'on évaluât des mécaniciens sur leur niveau en mécanique ou des soudeurs sur leurs compétences en matière de soudage. L'accumulation des pannes et des défaillances rendrait ipso facto les patrons soucieux et les clients agités.

Mais si bien des pratiques évaluatives tombent sous le sens, combien d'exemples ont de quoi aussi nous fâcher avec elles ! Chez certains professionnels aveuglés par leurs dogmes, la peur de l'inconnu, le refus du mystère donnent lieu à des extravagances d'autant plus pitoyables qu'un vernis de scientificité en légitime les excès. Et cette propension à vouloir tout maîtriser semble n'avoir plus de bornes. Enfermée dans ses certitudes, marquée par un souci aigu de transparence, une sorte de rationalisme aveugle confisque la poésie des êtres, les prive de leur quant à soi, met des chiffres et des mots là où brillent des sourires et où se cachent des battements de coeur. Au nom d'une vérité improbable, l'ignorance devient faiblesse, le hasard est traqué sans merci, le discours s'installe en maître. Ce que l'on dit sur nous contribue moins à notre identité qu'à notre enfermement. Quelques-uns même ne se relèveront pas du jugement porté à leur endroit ; loin de l'apprécier comme un phénomène négligeable, ils croiront y voir la mesure de ce qu'ils sont et, partant, de ce qu'ils ne pourront jamais être. Malheureusement les dégâts occasionnés aux âmes sensibles ne suscitent en général pas plus d'intérêt que le sort d'une peuplade reculée, en butte au déchaînement des éléments. A-t-on vu en effet beaucoup de voix s'élever contre ce nouveau darwinisme qui recueille tant de suffrages ?

Enfin, qu'évalue-t-on au juste ? Dès que l'on s'éloigne de la sphère économique - oublions un instant la formidable machinerie scolaire débitant les notes aussi vite que les saucissons - le décor brusquement change du tout au tout. La créativité, la vraie - en dépit de quelques rares tests chargés de la mettre en évidence, mais le peuvent-ils ? - fait songer à un vieil article demeuré introuvable au magasin de la qualité. La fantaisie, guère mieux lotie, provoque sinon de l'hostilité, du moins des ricanements pleins de sous-entendus. Depuis longtemps, peut-être depuis toujours, l'art et le goût du beau éveillent la méfiance, défient l'analyse et jettent le trouble chez ceux que préoccupent les seules contingences du quotidien.

Mais jamais, mais jamais comme aujourd'hui, la société n'a autant écrasé de sa morgue les saltimbanques, les visionnaires et les poètes auxquels elle doit pourtant l'essentiel de sa culture. Si morts, ils lui offrent l'occasion d'enrichir les épreuves du baccalauréat en accablant les élèves de contrôles inédits, vivants, ils ne servent à rien et passent volontiers pour des empêcheurs de tourner en rond avec leur manière toute personnelle de regarder le monde. Alors c'est peu de dire que les réalisations du cerveau humain ne jouissent pas des mêmes égards, que le talent de l'informaticien ou du responsable de production importe plus que les géniales trouvailles d'un faiseur de sonnets. C'est peu de dire encore que l'on se soucie comme d'une guigne de l'imagination du peintre, des féeries sonores du musicien, de la force magique du sculpteur et de l'univers particulier de l'écrivain. Oui vraiment, vive l'évaluation !


Thierry CABOT Tout va bien (voir aussi le poème "Evaluation" extrait de "La Blessure des Mots")

 

 

 

 



 

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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 21:00
Tout va bien de Thierry CABOT



Jeunesse et beauté




A l'heure où le culte de la jeunesse rend suspecte la moindre ride, où le vieillissement apparaît comme une maladie honteuse dont chacun veut reculer l'échéance, le "paraître" n'est plus seulement l'affaire de quelques-uns mais un phénomène collectif devenu lui-même si prégnant et si insidieux que ses détracteurs n'échappent pas toujours à son influence. Certes, quoi de plus sympathique ! quoi de moins déprimant ! qu'une silhouette restée juvénile au mépris des années, de ces fichues années qui s'emploient à nous démolir savamment et nous enlèvent l'illusion de marquer des points contre la mort. Quoi de plus mesquin au contraire ! quoi de plus insupportable ! que les signes trop visibles d'un relâchement de ses traits, d'un bouleversement de sa personne au bout desquels se profile l'image abhorrée de la décrépitude. Eh oui ! sans être un gage d'immortalité, demeurer jeune, allez savoir pourquoi, donne de l'épaisseur et du poids à l'existence humaine, éloigne de nous les rivages de l'au-delà. Notre séjour sur terre, gagnant en solidité, repousse dans un lointain indéterminé les affres de la vieillesse. Pour un peu, nous souhaiterions gommer d'un trait de plume les êtres disparus au printemps de leur vie et que n'a jamais effleurés, de toute évidence, aucune angoisse métaphysique.

Jeunesse néanmoins doit rimer avec beauté. A quoi bon paraître vingt ans si c'est pour ressembler à un acteur de film d'épouvante ou, maigre consolation, si c'est pour susciter autant de passion qu'un bout de trottoir. A moins que quelque laideur intéressante nous signale à l'attention des autres, la fleur de l'âge semble parfois loin de représenter un atout. Ce garçon au physique ingrat et aux appétits redoutables en sait quelque chose, lui, quand une fraîche et jolie créature se pavane au bras de son ami et daigne à peine lui accorder un regard. Sa figure lisse, préservée jusque-là des injures du temps, lui confère d'ailleurs si peu d'avantages qu'il se prend à jalouser certain beau quadragénaire dont le succès auprès des femmes s'accommode fort bien du passage des ans. Après cela, osez dire à ce jeune homme que son sort est enviable !

D'autant que l'infortuné garçon n'a hélas ! pas tout vu. Misérable aujourd'hui, sa vie deviendra pathétique demain. A cause des frustrations accumulées, le vieillissement aura sur lui des effets aggravants et, à soixante ans déjà, il présentera tous les stigmates du vieillard libidineux que les demoiselles craignent de rencontrer au fond d'un bois. Vieux et repoussant, il finira ses jours dans une solitude atroce ou bien accueilli en maison de retraite, il ne laissera pas d'effaroucher les mamies qui le croiseront...

Au fond, la cause paraît entendue. L'éternelle jeunesse dans l'éclat de la beauté, voilà tout bien pesé l'idéal auquel de toutes leurs forces aspirent la majorité de nos concitoyens, à l'instar des millions d'occidentaux qui en Angleterre et aux Etats-Unis se montrent plus soucieux de leur apparence que du nombre de famines en Ouganda. Car chez les nantis bien sûr, les problèmes existentiels ont depuis belle lurette dépassé le stade de la survie. Mis à part les boulimiques peu suspects d'avoir été jamais en situation de disette et les anorexiques dont le comportement sans doute remplirait de stupeur un enfant somalien, notre obsession du garde-manger n'est plus commandée aujourd'hui que par le légitime souci de veiller à la qualité nutritionnelle de nos menus. Diable ! c'est qu'il en va d'abord du bon état de nos artères et aussi et surtout de la conservation de notre ligne. Pour conjurer les périls de l'âge et avec eux la menace de l'embonpoint, aucun moyen passé la trentaine n'est donc négligé, mais quel pincement au coeur ! ressent quelquefois une âme charitable devant les héroïques combats où ne s'illustre que trop la coquetterie féminine actuelle. Que de courage ! Que d'abnégation ! Cette dame assez frêle au naturel, que la vue d'un gâteau rend blême de convoitise, va stoïquement presser le pas afin de ne pas céder à la tentation. Chaque jour, seuls les produits allégés se disputeront sa table alors que les friandises et l'alcool en seront bannis. Qu'importe si, à la longue, ce régime draconien l'a fait passer d'une minceur encore appétissante à une maigreur consommée. S'il s'ennuie en sa présence, son amant aura toujours le loisir de lui compter les côtes en lui prédisant, quelque tardive qu'elle soit, une fort belle carrière dans le mannequinat.

L'adage selon lequel il faut souffrir pour être beau, prend même de temps en temps un relief insoupçonné lorsque les crèmes de soin appliquées avec dévotion se révèlent impuissantes à "réparer des ans l'irréparable outrage". Quand au coin des yeux, les ridules font place à des rides profondes, que la peau se fendille et se craquelle de toutes parts, il est alors superflu de compter sur les secours de la pharmacopée. Aucun onguent, aucune pommade ne viendra à bout du fléau. La médecine des plantes si prisée à l'accoutumée grâce à mille décoctions prétendues miraculeuses, ne réussira pas mieux. En dépit des progrès obtenus, tout l'art de la maquilleuse désespèrera aussi de rendre sa jeunesse à un visage de femme marqué par l'oeuvre des années. Enfin les procédés occultes mariant bains de jouvence et rituels magiques auront plus de chances d'enrichir les imposteurs et les charlatans que d'enlever la moindre patte-d'oie à celle qui a cru bon ajouter foi à leurs mensonges.

Là le verdict sera sans appel : ou laisser les choses en l'état au risque de plonger une brave grand-mère dans la détresse la plus noire, ou recourir aussitôt à la chirurgie esthétique. Après tant d'échecs cuisants, l'intéressée choisira de guerre lasse la deuxième solution mais, à la perspective de devoir affronter le bistouri du chirurgien, elle vivra des jours pleins d'angoisse et des nuits passablement agitées car, soyons-en sûrs, une opération de remodelage n'a rien d'une partie de plaisir. D'ailleurs, qui peut lui assurer que le spécialiste entre les mains duquel elle se remettra tout entière, ne sera pas sujet à une défaillance au moment fatidique ? Qui peut également affirmer que l'anesthésiste ne commettra pas d'erreur ? Les journaux et la télévision se font bien l'écho d'accidents tout à fait curieux qui ont de quoi vous enlever définitivement l'envie de courir après votre jeunesse. Si l'intervention est un succès - Dieu ! quel soulagement ! - ses suites peuvent réserver quelques surprises. Voilà que contre toute attente, la dame rencontre des problèmes de cicatrisation. Pis encore, des retouches s'imposent et ses craintes vont redoubler devant les dangers qui la menacent à nouveau. Le cas échéant, il peut advenir que le résultat dont est si fier le chirurgien la déçoive au plus haut degré. L'image que la glace lui renvoie ne correspond nullement à ce que son imagination lui représentait. Son rajeunissement sur lequel elle fondait tant d'espérances, se révèle moins spectaculaire que prévu et lui arrache une moue dubitative. N'a-t-elle pas en somme trop présumé des prouesses de la science médicale en croyant retrouver sa première fraîcheur ? Irréprochable, pratiqué avec une grande sûreté de main et les techniques les plus avancées, le lissage de sa peau en effet lui donne l'impression fâcheuse de ne pas avoir atteint son but. Ni vieille, ni jeune, elle semble plutôt sans âge comme si, dans sa défaite provisoire, la vieillesse refusait à la jeunesse tout motif de triomphe. Au surplus, comment ce nouveau visage né sous les doigts experts d'un praticien distingué, se comportera-t-il au fil du temps ? Les chairs violentées crieront peut-être vengeance et il n'est pas inconcevable que, mis en péril, l'édifice entier s'affaisse un jour ou l'autre...

Cependant la bataille contre les années ne connaît aucun répit. Des pilules depuis peu ont fait leur apparition sur le marché, des pilules sensationnelles que notre sexagénaire inconsolable serait bien avisée de se procurer.

 

 Thierry CABOT Tout va bien http://www.p-o-s-i-e.over-blog.net

 

 

 

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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 20:58

Tout va bien de Thierry CABOT



L'argent

 


Qu'il s'en défende ou non, le moins intéressé d'entre nous entretient une relation ambiguë avec l'argent. Même dédaigné, même pris en haine, celui-ci ne nous lâche pas d'une semelle et les rares hommes qui s'efforcent de l'oublier savent qu'il peut se rappeler à eux d'une manière foudroyante car s'il n'est point nécessaire de l'aimer pour en avoir besoin, il n'est pas plus indispensable d'en jouir pour en être débarrassé. Ce diable d'argent est comme une sangsue envers laquelle on ne se sent jamais quitte. Quand vous croyez le tenir à distance, il vous fait du jour au lendemain regretter votre insupportable candeur, quand vous tentez de le neutraliser, il ressurgit à un endroit où vous ne l'attendiez guère et quand vous avez le bon goût de le mettre entre parenthèses, c'est lui qui vous contraint de céder à ses injonctions. Sa tyrannie, en somme, ne connaît aucune limite.

Aussi, dans la société actuelle, bien étranges sont ceux pour lesquels l'argent ne signifie rien ou plutôt dont la vie entière se dérobe à son emprise. La sainteté par exemple qui, sous sa forme la plus achevée, plane au-dessus des contingences matérielles, fait d'autant plus figure d'exception qu'elle suscite infiniment moins de vocations à l'échelle d'un pays que n'en suscite à la seule échelle d'une ville un espoir de gain au loto national. Au dénuement d'un moine détaché de tout, la majorité écrasante de nos concitoyens préfère quand même le lustre d'un joueur chanceux subitement privé de rien, et la fascination que leur inspire un certain détachement spirituel est ma foi vite éclipsée par la convoitise que font soudain naître en eux d'alléchants et désirables biens terrestres. Donc, ce n'est pas semble-t-il demain que les couvents regorgeront de monde.

Mais examinons d'abord la situation d'un humble foyer où l'abondance a tout l'air d'une pure fiction puisque Madame et Monsieur Lagnin depuis des années tirent le diable par la queue sans jamais voir la fin de leur calvaire. L'un gagne-petit, l'autre dépourvu d'emploi, ils n'entendent, eux, vraiment, vraiment rien au langage de la religion ou de la philosophie et rongent de plus en plus mal leur frein devant le déploiement de richesses que quelques-uns de leurs compatriotes n'ont de cesse d'étaler sous leurs yeux. Comme toujours, les difficultés financières entrent chez les gens d'une manière insidieuse ; c'est tantôt une facture trop lourde, tantôt des ennuis de santé, tantôt encore une mesure de chômage technique. Insensiblement le mal s'accroît et les choses s'accélèrent. Un retard de loyer annonce de nouveaux tracas. Déjà après avoir dépensé toutes ses économies, notre ménage aux abois jongle maintenant trois semaines sur quatre avec les découverts bancaires. Face à la montée des périls, les expédients se multiplient. Malgré les circonstances, Madame et Monsieur Lagnin s'enlèvent presque le pain de la bouche pour que leur fillette âgée de six ans n'ait pas le moins du monde à souffrir de la gêne au milieu de laquelle ils se débattent. L'approche de la rentrée des classes va marquer le signal de tous les dangers. A la cherté des fournitures scolaires dont la liste ira s'allongeant à vue d'oeil, vont s'ajouter maints frais annexes que par anticipation ils passent vite en revue. Qui sait d'ailleurs si l'enseignant de la petite ne cèdera pas à quelque lubie, comme en sont friands parfois les instituteurs qui, au lieu d'un produit de consommation courante, préconisent l'achat d'un article hors de prix abandonné à son sort, un mois plus tard, au fond d'un cartable ? Le couple échafaude alors de terribles scénarios où des menaces peu fondées côtoient de légitimes alarmes. Leur vie n'est plus rythmée que par la succession de ces plaies d'argent qui, pour n'être pas mortelles, n'en empoisonnent pas moins le quotidien de nombre d'entre nous. Combien de moments n'ont pas du tout la même saveur lorsque les affres de l'anxiété y déversent leurs poisons ! Combien de journées gâchées ! Combien de nuits sans sommeil ! Combien de plaisirs tués dans l'oeuf ! Négligeables sous d'autres latitudes, les problèmes de sous prennent ici des dimensions insoupçonnées et dans sa quasi impuissance à satisfaire des besoins toujours plus impérieux, chaque foyer modeste constitue un lieu de déchirements, un nid de malheurs si bien que, aujourd'hui encore, Madame et Monsieur Lagnin peinent à rembourser les traites d'une automobile spécialement destinée à un déplacement professionnel devenu à la longue sans objet.

Alors avisez-vous de dire à ces gens-là que l'argent ne procure en rien le bonheur, ils vous sauteront immédiatement dessus ou vous riront au nez. Car ceux-ci, croyez-le bien, ont fait la douloureuse expérience du contraire en mesurant jour après jour le tour de force que représente la gestion d'un budget fuyant de toutes parts. Inutile aussi de faire appel à leurs bons sentiments. Si l'image d'un enfant décharné aperçu à la télévision a su une ou deux minutes exciter leur pitié, Madame et Monsieur Lagnin n'en arrêteront pas pour autant leurs récriminations contre les nantis auxquels ils rêvent de ressembler. La famine observée dans un coin du tiers-monde n'est pas vraiment leur affaire mais ils se sentent on ne peut plus concernés par leur voisin bedonnant qui, au volant de sa luxueuse Mercédès, paraît les narguer de loin et ignore tout des fins de mois difficiles. Est-il même certain que ce monsieur respectable doive à son seul mérite le niveau élevé de ses revenus ? Comme des bruits le laissent supposer, son aisance actuelle n'aurait-elle pas en fin de compte une origine douteuse ? De fil en aiguille, l'aigreur du couple se donne libre cours, en lui des passions longtemps refoulées bouillonnent avec frénésie et quelque chose de haineux, venu du fond des âges, contracte ces figures sur lesquelles grimacent par éclairs les crispations de l'animalité.

A force d'avoir bu jusqu'à la lie, des années durant, la coupe amère des plaintes maternelles, Madamoiselle Lagnin à son tour n'a que le mot argent à la bouche. Le moindre achat la pousse ainsi à rendre des comptes : - Cela ne m'a pas coûté que sept euros quarante huit. Le prix est franchement abordable. Grand Dieu ! ajoute-t-elle plus tard au sujet d'un autre article, ai-je les moyens de m'offrir un tel chemisier ? Et à ce moment-là un regard complice échangé entre les parents et la fille scelle leur accord immédiat, comme s'ils parlaient depuis toujours la même langue. Ce n'est pas tout. Le cyclomoteur de Nadia, une amie d'enfance, vaut bien la bagatelle de mille cent vingt cinq euros. Karine a exhibé devant elle une trousse à maquillage dont en magasin elle a vu l'exacte réplique à douze euros quatre-vingt neuf. Elle suppose que Benjamin, qui ne roule pas non plus sur l'or, vient d'acquérir un pull-over au moins soldé à soixante dix pour cent et que, par conséquent, sa vraie valeur doit avoisiner au bas mot les cinquante et un ou cinquante deux euros. En revanche, elle craint de n'être jamais capable d'estimer le coût précis des nouvelles chaussures que porte une dénommée Angélique, restée obstinément silencieuse en dépit de ses questions pressantes. La liste pourrait s'allonger à qui mieux mieux tant Mademoiselle Lagnin pense argent, parle argent, rêve argent. Au point où se situe son obsession de l'avoir, elle voit par-dessus tout chez autrui la solidité d'un placement bancaire, les signes palpables d'un joli train de vie, les marques certaines d'une vie cossue. A ses yeux, le monde est composé de deux catégories irréconciliables, l'une remplie de gens comme elles qui au milieu de soucis matériels de toutes sortes, s'efforcent de garder le cap, voire de surnager, l'autre constituée de personnes à l'abri du besoin pour qui une bielle coulée sur la route ne semble tout au plus qu'un incident désagréable, et à laquelle hélas ! elle désespère d'appartenir jamais. En outre, imagine-t-on une minute combien la distance est faible de la précarité à la misère, combien il est facile tout à coup à cause d'une mésaventure d'être précipité vers l'abîme, combien il en faut peu finalement pour qu'une existence encore fière d'elle-même bascule en un clin d'oeil dans la tragédie, la honte et l'extrême pauvreté ? Ayant été à bonne école, Mademoiselle Lagnin tourne souvent vers les riches des regards d'envie et la peur de devenir un crève-la-faim l'empêche bien des fois de trouver le sommeil. A dix-neuf ans, son emploi de caissière à temps partiel n'ayant rien d'affriolant, elle est suffisamment instruite des menaces qui la guettent et demeure surtout hantée par le spectre de l'exclusion dont, semaine après semaine, les médias se font l'écho à travers des témoignages saisissants. Quelquefois donc, les repas en famille sont vraiment sinistres. A l'amertume des parents, plus aigris encore avec l'âge, se joint bientôt celle de leur fille, effrayée quant à elle par l'avenir qui l'attend. Devant un plat de nouilles confectionné à la hâte, leurs rancoeurs confondues s'épanchent même à la moindre occasion et c'est un vrai salmigondis de sots griefs, de haines tenaces et de jalousies mesquines, dans lequel chacun vient à épouser les préjugés de l'autre.

Hélas ! la leçon paraît assez claire. A moins d'avoir des dispositions particulières pour l'ascétisme, un individu vivant dans nos sociétés développées et à qui manque le nécessaire, s'expose toujours à de longues souffrances. Sans cesse il tâche sur le fil du rasoir de redresser la tête. Il a beau déployer des trésors d'énergie et se démener comme un beau diable, un accident imprévu saura tôt ou tard bouleverser l'équilibre de son budget. Constamment, il doit se livrer à de périlleux exercices afin de préserver l'essentiel, c'est-à-dire son honneur et sa dignité. Mais dans ce combat permanent où la victoire n'est jamais acquise, je ne sais quelle dégradation morale le corrode en chemin. Oui, cet homme-là ni pire ni meilleur que quiconque, se laisse peu à peu gagner par le découragement et la colère au contact de réalités qu'il ne maîtrise plus et, faute de pouvoir élever son esprit vers des nourritures plus spirituelles, mord avec d'autant plus de ressentiment le pain noir de la gêne. Une forme d'animosité latente se fait jour en lui. Il impute à autrui, sans même s'en rendre compte, la cause de ses difficultés. Imperceptiblement son coeur se durcit. Trop longtemps contenues, les forces cumulées de l'envie et de la rancune lui dictent des remarques désobligeantes lâchées tout à coup sous la pression des événements. Et c'est là qu'une personne naguère attachante va pour la vie tourner au vinaigre, se gâter puis s'avilir, mettre ses qualités au seul service de ses défauts et abîmer jusqu'à sa propre progéniture en la culpabilisant à longueur de journée. Terrible drame alors ! que celui de cette lente décomposition d'un être abandonné aux pires démons et qui, suspendu entre le vide et le désespoir, voudrait faire payer au premier venu ses multiples échecs. Effroyable descente aux enfers ! que celle de ce monsieur bien sous tous rapports auquel la société refuse depuis tant d'années le droit à une existence honorable et que des revenus à peine moyens auraient cependant comblé au-delà de l'imaginable. Après cela, comment soutenir que l'argent n'a aucune utilité !

Les riches, convenons-en, sont à des années-lumière d'événements aussi fâcheux ; leur compte en banque ne menace guère de virer au rouge, l'usage du riz et des pâtes n'encombre pas leurs menus, l'achat d'une paire de lunettes n'entame point leur optimisme, c'est à peine s'ils jettent un oeil sur leurs factures, le remplacement d'un véhicule est une pure formalité non dépourvue d'agréments et la perte d'un billet de cent euros constitue au pire une anecdote.

Et pourtant ! et pourtant !

Quel lourd tribut payé à l'argent quand, fléau des fléaux, l'abondance contribue non seulement à gommer les aspérités de l'existence mais rend également à peu près odieux tous ceux qui en jouissent. A ces gens-là amoureux surtout de leur nombril, la réalité vécue par des millions d'hommes devient même tellement étrangère qu'ils doivent se pincer pour entrevoir quelque peu le sort de leurs contemporains. La condition ouvrière par exemple leur apparaît comme une chose lointaine dont il est vaguement question dans les livres, que l'on appréhende tant bien que mal à la lecture des journaux et que l'on découvre parfois au hasard d'une émission télévisée. De la même façon, ils sont bien incapables de se figurer les mille et un tracas qui traversent le quotidien de la plupart d'entre nous. Car le leur épouse la forme de leurs caprices, embrasse des horizons inconnus et poursuit maints sujets frivoles.

C'est ainsi que le maquillage de Madame lui inspire du matin au soir cent vains propos. Au milieu des agitations les plus sottes, les soirées mondaines la voient toujours en verve et elle possède le rare talent de distiller son fiel sous des préoccupations désespérément futiles. Quelquefois du champagne bu à une température trop élevée lui arrache un torrent de sarcasmes lorsque, de retour chez elle, je ne sais quelle fureur la saisit tout à coup à l'évocation du terrible supplice qu'une prétendue amie vient de lui infliger. Il arrive aussi qu'elle déplore avec une figure de circonstance le scandaleux mauvais goût dont témoignent les choix culinaires d'une hôtesse. Et comme à tout moment son esprit critique s'exerce aux dépens d'autrui, elle ne trouve pas de mots assez durs pour stigmatiser l'auteur de l'outrage. D'ailleurs, si étonnant que cela paraisse, Madame souffre des imperfections du monde. Elle s'imagine - non, vous ne rêvez pas ! - que l'univers entier demeure à son service par quelque décret du Ciel remontant à sa naissance. Héritière d'un empire financier à l'édification duquel elle n'a jamais apporté une goutte de sueur, il lui est en somme extrêmement pénible et vraiment fort cruel, du haut de sa vie oisive, de devoir chaque fois s'insurger contre des défauts aisément corrigeables. C'est que Madame n'est pas loin d'imaginer que tous les hommages lui sont dus et que le peuple des sans grade auquel va tout son mépris, n'est venu sur la terre que pour satisfaire le moindre de ses désirs. Elle écrase de toute sa morgue cette masse laborieuse si prompte à se rebeller et à peine digne d'être commandée sans ménagement. Je paie, donc j'ai tous les droits. J'exprime ma volonté et sur-le-champ je dois être obéie. Ou alors je brandis la menace avec autant d'aplomb que le portefeuille, et quand l'envie m'en prend, je sais au besoin user de représailles puis salir et humilier ceux qui d'aventure ont le front de me résister.

De temps à autre, l'infortunée créature est sujette à des vapeurs. Ce sont des crises inexplicables au bout desquelles elle éprouve le sentiment d'avoir plongé au fond d'un gouffre. La mine défaite, les yeux hagards, elle devient la proie de terreurs irraisonnées où se déchaînent brusquement les démons qui l'habitent. Sa bonne, qu'elle rabroue si facilement à l'ordinaire, daigne bien, la brave femme, lui appliquer sur le visage un mouchoir mouillé et accourt dans sa chambre à la moindre alerte quand Madame d'une voix aiguë pousse des cris à ameuter le quartier. En toute hâte, il faut alors lui donner un calmant, l'entourer de mille soins, multiplier les prévenances tellement la situation prend aussitôt un caractère mélodramatique frisant le délire. Madame, elle, inconsciente du ridicule auquel elle prête le flanc, agite les bras de plus belle ou bien, les lèvres pincées, porte la main sur son coeur comme si elle allait mourir à la seconde même. Ses pupilles dilatées sont traversées d'éclairs farouches dont la violence fait ressortir plus encore la pâleur de ses traits. Le personnel de maison, interpellé à tout propos, court du rez-de-chaussée à l'étage pour s'enquérir de l'évolution de sa singulière maladie en redoutant chaque fois la survenue d'un nouveau malaise. Dès que Madame retrouve un peu ses esprits, soudain rien n'est pareil. Ayant recouvré comme par miracle une santé de fer, voilà que l'être à moitié moribond qui tout à l'heure s'apprêtait à expirer sous les yeux de tous, se métamorphose en un clin d'oeil et immédiatement affiche sa mauvaise humeur envers les témoins de la scène où il a joué son meilleur rôle. A ces moments-là, mieux vaut filer à l'anglaise avant que l'acrimonie de la "ressuscitée" n'atteigne un niveau insupportable. Car Madame, convaincue d'avoir fait preuve de faiblesse, entend bien illico rappeler à cette vulgaire piétaille la place prééminente qui est la sienne, si tant est qu'elle l'ait une seule minute oubliée. Des mots pleins d'aigreur lui viennent donc à la bouche, des mots à travers lesquels elle exprime tout le mépris que lui inspirent ces besogneux de troisième ordre.

Absorbé par de hautes fonctions, son époux ne la voit que le soir, à une heure tardive, et là justement quelle n'est pas d'ailleurs sa surprise de la trouver les nerfs à fleur de peau, au sortir d'une de ces crises mémorables. Mais sa femme qui fait l'objet d'une sorte de culte, semble déjà en mesure de tout se faire pardonner. Avec une expression mi-dubitative et mi-amusée, il lui glisse des cajoleries à l'oreille avant de lui entourer la taille d'un bras protecteur.

Madame est aussi, le cas échéant, capable d'une frénésie d'achats ; ses coups de coeur sont autant de coups de folie. Multipliant les dépenses, elle achète une robe à un prix démentiel, se prend de passion pour trois paires de chaussure reléguées bientôt dans un placard, fait l'acquisition d'un fauteuil ancien dont on lui a vanté l'extrême rareté et qu'elle mettra demain au rebut, se jette littéralement sur un bibelot prétendu original et auquel elle ne pensera plus au bout de cinq jours, fond comme jamais devant un bijou aperçu à devanture d'un magasin et qu'elle portera au mieux quelques semaines à son cou. En une journée parfois, les chèques émis se succèdent à un rythme effréné. D'un engouement à l'autre, Madame perd tellement la tête qu'il lui arrive même en réglant un énième article de ne plus se souvenir du tout de la couleur du premier. L'argent ne vaut rien ou plutôt l'argent permet tout. De tels gaspillages deviennent d'une certaine façon un nouvel art de vivre où la prodigalité fait office d'occupation supérieure destinée à des êtres hors du commun chez qui les excès en tout genre s'apparentent à une forme de vertu particulière. Et puis décidément combien il est chic ! d'ouvrir son porte-monnaie au moindre caprice et de promener sa démesure sous le regard bienveillant d'un commerçant madré. Quelle sensation délicieuse ! d'exciter la convoitise des autres clients, si nombreux en fait à être subjugués par une telle débauche de dépenses et qui, le plus souvent, donneraient cher pour user d'un tel privilège.

Mais à quoi servent, en dernier examen, cette inconstance pleine de fatuité, cette soif d'éblouir les autres, ces gesticulations nourries de vacuité dédaigneuse ? A quoi se résume la vie de ces riches qui d'un claquement de doigt sont persuadés de conquérir le monde ? Mon Dieu ! mon Dieu ! à pas grand-chose, à un tourbillon échevelé, à une bulle à la surface de l'eau, à un jeu dérisoire frappé de stérilité. Et tandis que d'aucuns affrontent cent privations quotidiennes au point d'en devenir les esclaves, eux libérés de tout souci matériel demeurent étrangement prisonniers du pouvoir que la fortune leur procure. Mieux encore, voilà qu'au lieu de les affranchir de bien des vicissitudes et ainsi des les rapprocher de l'essentiel, l'argent les en éloigne d'autant plus qu'il forme un écran entre ce que l'on appelle communément la "vraie vie" et l'univers de paillettes où s'aiguisent avant tout leurs passions. En effet, comme des papillons aveuglés par la lumière, la plupart de ces grands privilégiés se brûlent mille fois les ailes, gaspillent dans des préoccupations superficielles une énergie immodérée et, folie suprême, s'ingénient à croire que l'épaisseur de leur compte en banque leur tient lieu à la fois de cervelle et de coeur.

Faut-il alors se laisser enfermer par cette alternative : être pauvre ou riche ?

Non, bien entendu, car il est aisé de voir que l'un et l'autre tournent chacun le dos à un équilibre et une harmonie dont nul semble-t-il ne saurait sans dommage s'écarter trop longtemps. Ceux-ci, sous des angles opposés, partagent une sorte de négation des valeurs de l'existence, soit que des ennuis d'ordre pécuniaire empêchent le premier de vivre ou que le second, à force de côtoyer le luxe, ait à moitié perdu son âme. Qui n'a pas senti, au demeurant, que c'est lorsqu'il vient à manquer ou quand il règne en maître que l'argent devient le plus dangereux ? Qui n'a pas remarqué que c'est dans les situations où il dicte le moins sa loi que ce dernier prend un visage moins hostile, comme si tout compte fait son effacement relatif allait le moins à l'encontre de l'épanouissement du plus grand nombre ?

Est-ce à dire que le juste milieu serait un moindre mal.

Pour notre part, nous le croyons un peu.

 

Thierry CABOT Tout va bien ( voir aussi le poème "L'argent" extrait de "La Blessure des Mots") http://www.p-o-s-i-e.over-blog.net


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Published by Thierry CABOT
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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 20:56
Tout va bien de Thierry CABOT



La célébrité

 


Comment devient-on célèbre ? Quel hasard, quel concours de circonstances va placer, un jour ou l'autre, sur le devant de la scène, cette femme ou cet homme jusque-là inconnus et les tirer bientôt du quasi anonymat qui était le leur ? Car voilà que par quelque effet de loupe dû au jeu savant des médias, une figure, un nom s'imposent d'emblée à nous au point de paraître familiers à nos yeux et à nos oreilles. Or la genèse des événements ayant conduit à ce vedettariat nous demeure d'autant plus étrangère que nous sommes bien incapables de démêler les fils nombreux à travers lesquels celui-ci a pris forme. Nous voyons l'aboutissement et non les causes du phénomène tant la force de l'évidence nous masque leur écheveau complexe, leurs rapports subtils. L'élément moteur lui-même plonge quelquefois ses racines si loin que nous en parvient souvent une image infidèle, presque déformée. Bref, nous ne savons à peu près rien de l'étrange alchimie qui va pousser quelqu'un sous les feux de la rampe et lui ouvrir ainsi le chemin du succès.

Au fond, qu'importe ! La chose a-t-elle une si grande importance ? La célébrité jouit à elle seule d'un tel rayonnement qu'elle tend plutôt à rejeter dans l'ombre, en souveraine oublieuse et tyrannique, tout fait antérieur à son apparition. C'est paradoxalement, à la lumière de la notoriété, que chacun d'entre nous, sans y prendre garde, se représente les temps obscurs où elle n'existait pas encore. Brigitte Bardot, avec les années, donne même le sentiment d'avoir toujours été célèbre, et l'on est fondé à croire qu'une banale photographie prise à son âge le plus innocent appellerait des commentaires pour le moins orientés. Alors de là à imaginer qu'elle eût seulement pu échapper à la renommée ou, mieux, bouder la gloire, il est un pas que beaucoup se refuseront à franchir. Quoi ! notre BB nationale pourrait, à l'heure actuelle, entre deux charmants animaux de compagnie, évoquer en famille sa longue carrière d'ouvrière d'usine ! Impossible !

D'aucuns n'auront guère de chance ; leur oeuvre ayant connu le succès à titre posthume, ils n'en récolteront jamais les fruits. Pour eux, la vie aura été bien mauvaise, le destin bien ironique puisqu'ils auront été privés de la juste récompense de leurs efforts. Il est d'ailleurs cocasse de voir les héritiers d'un grand peintre faire sonner haut et fort un nom tiré tout à coup du néant et dilapider avec entrain une fortune soudain tombée du ciel. Le génie de grand-papa dédaigné par ses contemporains, saura leur assurer une existence enviable à laquelle s'attache le prestige d'un patronyme auquel ils n'ont en rien contribué. Sûrs chaque fois d'exciter la curiosité d'autrui, ces veinards-là vont couler des jours heureux dans le culte souriant de l'artiste sans le sou qui a eu l'insigne tact, lui complètement inconnu, de les transformer en nantis à la fois connus et fêtés. Brusquement de "vieilles croutes" sous l'action du marché de l'art, sont devenues en effet des tableaux de maître vendus à prix d'or sur toutes les places du monde. Et les petits-enfants Machin, à l'occasion de leur vingtième anniversaire, auront de quoi se remplir les poches, entourés du respect et de la considération dévolus à une grandissime lignée.

L'oubli se révèle parfois total. A jamais perdus dans la nuit des temps ! les ouvrages du lointain polygraphe dont la bibliothèque d'Alexandrie possédait un exemplaire unique. Evanouies pour toujours ! les beautés picturales qu'un artiste a fait jaillir de ses doigts en un lieu promis à une destruction complète. Les secousses de l'histoire ont emporté jusqu'à leur souvenir. La mémoire n'a conservé aucune trace d'eux. Il ne suffit pas de créer, encore faut-il que la postérité puisse recueillir ces précieux témoignages voués à une mort inéluctable. Le temps, " ce grand architecte" est aussi un grand démolisseur et je suis prêt à parier que si la richesse du passé nous était, par extraordinaire, entièrement dévoilée, nous nous frotterions immédiatement les yeux, en proie à tous les étonnements. Les vérités apprises sur les bancs de l'école prendraient illico un sacré coup de vieux, comme après une nouvelle révolution copernicienne. Aux révélations confondantes succèderaient les erreurs, les lacunes, les interprétations erronées de sorte que le paysage inédit offert à notre intelligence, rendrait aussitôt vaines et caduques la plupart de nos conceptions et par conséquent illusoires nos idées sur la célébrité.

Plus près de nous, malgré les moyens d'information qui sont les nôtres, il n'est pas non plus interdit de penser que le manuscrit d'un écrivain génial, par le fait de l'ignorance, soit condamné à finir ses jours dans une décharge publique ou, par suite d'une négligence, à brûler jusqu'à la dernière page dans un épouvantable incendie. Les progrès de l'informatique n'empêcheront point l'irréparable. Jamais la puissance des ordinateurs ne viendra à bout de la création des hommes. Face aux orages de la vie, combien de lambeaux essentiels de notre mémoire nous seront à nouveau définitivement arrachés ! Combien d'oeuvres, combien d'écrits passés inaperçus partiront en fumée ! Est-il du reste sûr, du train où vont les choses, que nous aurons autant de goût pour distinguer leur valeur ? L'art tel que nous l'imaginons, n'est-il pas appelé à disparaître comme disparaitront ces images et ces expressions fragiles d'un univers à demi révolu.

Mais la célébrité - loin s'en faut ! - ne s'arrête pas au milieu artistique et se prend même à délaisser quelque peu ses meilleurs représentants. Aujourd'hui de nouvelles idoles accaparent notre attention, dont le talent, si tant est qu'il existe, fait l'objet d'un intérêt aussi irrésistible que singulier. Grâce à la télévision, des visages, des voix s'installent chez nous et cette intrusion dans notre vie privée se produit avec tant de familière douceur, tant de fausse proximité que certains y voient un événement naturel qui ne prête guère le flanc à la critique. Rien n'étant plus dangereux que l'habitude, ceux-là ont élu sans état d'âme la personne chargée de les divertir. Ils se sont donc laissé convaincre que l'individu en compagnie duquel ils passent tranquillement une heure ou deux par semaine, est fait d'une étoffe particulière, propice elle-même au sacre du vedettariat. Le monsieur en question a beau débiter force bêtises, nul ne s'en offusque ! Baptisé quelquefois de jolis noms d'oiseaux - qui aime bien châtie bien - il s'agit néanmoins d'un con fréquentable, d'un con célèbre et toute la différence est là.

Les émissions de jeux offrent ainsi à quelques-uns de merveilleux tremplins. La veille inconnu, cet animateur aux dents blanches et au verbe cajoleur, ensoleille les après-midi de Madame Dupont en faisant tourner une roue, une simple roue dispensatrice de gains énormes. La sienne, la popularité aidant, promet en tout cas de tourner en sa faveur et voici comment, sans qualité avérée, un tel va se bâtir une aimable renommée fondée sur un tas de sable. Bientôt reconnu dans la rue, invité à signer des autographes, poursuivi s'il est beau garçon par une meute de filles, l'être au fond assez banal qui, entre deux âneries, répète chaque jour les mêmes gestes, se voit promu vedette à part entière et a droit, ce faisant, aux honneurs de la presse, aux séances de photos des revues spécialisées, aux micros des stations radiophoniques et aux sollicitations des chaînes câblées. Il partage d'ailleurs cet agréable sort avec les présentateurs de la météo nationale bien vite rompus eux-mêmes à un exercice où seule compte la maîtrise du vocabulaire idoine, et les amuseurs de toutes sortes, les héros en carton-pâte dont les propos convenus et l'insondable légèreté charment les téléspectateurs assommés par une journée de travail.

Quand la célébrité se montre aussi peu regardante, il ne faut guère alors s'étonner que plus d'un se flatte d'y prétendre. Des élans courtois aux dessous de table, du harcèlement à la guerre de siège, du sourire enjôleur à la "promotion canapé", aucun moyen n'est négligé pour l'atteindre. Quitte à bousculer certains principes, il convient avant tout de forcer le destin, de provoquer la chance et si la réussite n'est pas toujours au rendez-vous, l'obstination à elle seule suffit parfois à renverser des montagnes : une patte graissée au bon moment ouvre à ce chef d'entreprise le marché qui assoira son renom : après vingt tentatives infructueuses, un chanteur quelconque parti à l'assaut d'une maison de disques, trouve enfin l'oreille d'un producteur ; cette dame au physique avantageux juge que le développement de sa carrière vaut bien une entorse à la morale. Car dans la foire d'empoigne à laquelle nous assistons, les numéros gagnants excitent les candidats à la "gloire" lorsqu'ils s'avisent soudain que, pour la conquérir, leurs scrupules doivent tomber.

Par bonheur toutefois, celui-ci ou celui-là n'a pas peur d'avancer la main en se refusant la moindre intrigue. Et parmi les favoris de la fortune - oui, oui, le cas existe encore - on voit aussi des spécimens rares que la notoriété - si, si, je vous le jure ! - saisit à leur corps défendant. Soit elle les a rattrapés au moment où ils ne l'attendaient plus, soit ils n'y attachent aucun prix et se désespèrent d'en subir les inconvénients. Ainsi, je ne sais quelle mode intellectuelle va jeter une vive lumière sur les essais confidentiels d'un vieux philosophe, peu habitué aux questions oiseuses des journalistes et aux débordements des admirateurs. Jusque-là, seules la réflexion et l'étude ont nourri sa vie quotidienne mais, par une bizarrerie dont les causes lui échappent, voilà qu'un de ses ouvrages en accord avec l'esprit du temps, fait malgré lui la une des médias. Comme une traînée de poudre, le succès s'attache à ses pas. Interrogé sur tout et sur rien, il doit en l'espace d'une minute lors du journal télévisé, exposer sa théorie, ses idées et même délivrer des messages. Devant la pénible obligation de trahir ou de caricaturer une pensée complexe, le pauvre homme ne sait plus vraiment à quel parti se résoudre et en veut beaucoup à son interlocuteur de lui imposer un tel exercice. User de slogans à l'instar des publicitaires, cela est tout autant exclu ; ses confrères lui riraient au nez. Alors que dire ? Que dire ? "Foutez-moi la paix ? Je n'ai aucun goût pour les numéros de cirque ? Lisez plutôt mes livres ?" Hélas ! Que dire également à tous ceux qui les ont lus de long en large et qui, l'ayant tout à coup aperçu au coin d'un boulevard, ne le lâchent plus d'une semelle, lui réclament cent détails, cent explications, l'assaillent de tous les côtés à la fois, lui soumettent dix points de controverse et, sur chacun d'eux, veulent séance tenante connaître son avis ? La tête pleine de bruit et de fureur, la cervelle plombée, soucieux de retrouver au plus vite le sort obscur dont on lui a si malencontreusement enlevé les charmes, décidé à ne plus jamais rien publier, notre penseur maintenant ne rêve que de cieux lointains et d'îles inhabitées. Les rayons de la gloire lui ont chauffé les nerfs. Il n'aspire qu'à une chose : l'oubli ! l'oubli ! l'oubli !

Or c'est précisément ce que certains humains craignent le plus. Eux, avec une pugnacité voisine de la folie, souhaiteraient que leurs moindres faits et gestes couvrissent les murs et les écrans, remplissent les journaux et les conversations. La seule perspective de vivre dans l'ombre leur est insupportable. Ils y voient comme une injure, comme une malédiction. Aussi rien n'arrête ces nouveaux Erostrate qui, à l'exemple du temple d'Artémise à Ephèse, espèrent trouver la célébrité par un acte de destruction. Le meurtre, au besoin, leur tient même lieu de passeport si, grâce à lui, l'histoire doit retenir leur nom. Celui de Mesrine justement n'a-t-il pas, somme toute, bien plus de probabilités de franchir les siècles que ceux des petites gens dévoués au bien public et auxquels pas un quotidien ne s'aviserait de consacrer un article ? Devant l'ennemi public numéro un, la société tout entière brandit son code pénal, claironne ses valeurs, fourbit ses meilleures armes, entonne son cri de guerre mais, les moments d'effroi passés, la mort peu à peu s'emploie dans le public à lui forger une légende, l'élève à une hauteur insoupçonnée où le crime change de visage, où le sang bientôt séché fait place aux analyses des biographes auscultant, remplis de dévotion, les mille facettes du personnage non sans clamer à longueur de page que, loin d'être une apologie de la violence, leur livre se veut seulement une modeste contribution à la vérité. Alors le phénomène gagne en étendue, la contagion s'empare des esprits, les publications vont se multipliant ; quelques-uns insinuent volontiers que le "méchant loup" aurait tellement voulu agir autrement, d'autres s'efforcent tant bien que mal de nous le rendre sympathique, les troisièmes lui accordent au passage des circonstances atténuantes face à un monde injuste et arrogant, les derniers enfin mettent leur plume au service de l'événement et, munis d'un outillage conceptuel fort élaboré, dissèquent horreur sur horreur en parfaits psychologues. Devenu de la sorte une figure emblématique, pourquoi Mesrine à la longue n'aurait-il pas droit lui aussi, pour le centenaire de sa naissance, à une gentille commémoration, histoire de rappeler ce qu'il fut aux générations nouvelles ?

Le sujet, quand on y songe, est de la première importance.


Thierry CABOT (Tout va bien)
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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 20:54
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 L’automobile

 


Objet incontournable, sacro-saint, auquel nous payons chaque année un lourd tribut de morts et de blessés, l'automobile a pris une telle place dans notre existence que la plupart d'entre nous n'envisagent pas une minute de s'en défaire. Car de nos jours, comment, oui comment vivre sans elle ? En tous lieux, en toutes circonstances, à n'importe quel propos, qu'il s'agisse de travail, de loisirs ou d'évasion, la voiture en bonne fille se plie à nos exigences avec un dévouement admirable, une fiabilité digne d'éloges, une efficacité rarement prise en défaut. Si bien que nous avons plus à craindre les défaillances de notre organisme que les ratés de ces beaux joujoux dont les prouesses techniques frappent l'intelligence et qui, laissés entre des mains raisonnables, offrent à la vérité bien des satisfactions, remplissent au mieux leur office et feraient presque oublier en chemin les dépenses qu'ils entraînent.

La voiture jouit donc d'un statut particulier qui lui vaut naturellement quelques détracteurs mais aussi tellement, tellement d'amis et d'inconditionnels. Pour vanter les mérites de leur "déesse métallique", certains même trouvent des accents élégiaques, véhéments et ne vous épargnent aucune hyperbole ; quelques-uns ne jurent que par ses performances en vous jetant au visage une kyrielle de chiffres ; d'autres moins loquaces, manifestent leur enthousiasme en catimini : au fond d'un jardin de banlieue, le jarret tendu, l'éponge à la main, ils lavent, ils lustrent, ils bichonnent avec amour le témoignage rutilant d'un an et demi de salaire.

Toujours plus confortable, chaque fois plus séduisante, l'automobile véhicule ainsi plus de fantasmes que de passagers et concentre plus de mythes que tous les moyens de locomotion réunis à ce jour. Il semble bien qu'à travers elle, nous assistons un peu au triomphe d'une civilisation saugrenue où, englués dans la matérialité, des forces irrationnelles en mal d'exutoire sombrent dans l'exaltation des charmes d'un fort étrange instrument de plaisir. Cruel et pathétique déclin ! Voilà qu'une logomachie insensée, venue d'on ne sait où, accompagne aujourd'hui le phénomène auto comme si les miettes de poésie que recèle encore notre monde avaient fini par se réfugier, sous des dehors tapageurs, là où on ne les aurait jamais attendues. Soit ! «les objets inanimés ont, paraît-il, une âme» mais Lamartine à cette heure s'inquiéterait plutôt, je pense, de voir les hommes perdre la leur.

En tout cas, il n'est guère aisé de se passer d'automobile et, là-dessus, les meilleurs esprits jugeraient singulièrement pauvres ou profondément originaux ceux pour qui la voiture ne représente rien du tout. Non seulement la norme suppose que l'on en possède une mais les marginaux eux-mêmes, en dépit de leurs diatribes contre la société de consommation, prennent bien des fois le volant ou, pis encore, jettent quelquefois un regard attendri sur ce drôle d'engin posé au coin d'un trottoir.

Dès qu'il se glisse à l'intérieur, le moindre quidam subit, du reste, une curieuse métamorphose, comme un déclic : enfermé dans ses quelques mètres cubes de tôle, Monsieur Lambda saisi par je ne sais quel contentement - diable ! qu'est-ce qui le rend si content ? - éprouve le frisson du propriétaire qui vient d'endosser un nouvel habit. D'un coup, il peut s'arroger des droits, s'offrir des privautés, donner libre cours à ses instincts. L'accélérateur, le klaxon et le levier de vitesse deviennent des outils dociles au service de son orgueil affamé de puissance. A chaque ordre, le moteur obtempère sans broncher, cent fois, mille fois mieux que ne le ferait un esclave. Et fier malgré lui de son pouvoir mâtiné de despotisme, le pied sur la pédale d'embrayage et les mains aux commandes, Monsieur Lambda n'est pas loin de penser qu'il est vraiment quelqu'un.

Bah ! si elles prêtent à sourire, ces poses naïves devraient tout au plus nous arracher une boutade puisque, en dernier examen, la fatuité seule les provoque. Il en va hélas ! tout autrement lorsque contaminée par la bêtise, cette dernière affiche un caractère moins anodin et cède la place à des débordements bien plus regrettables. Evidemment, au premier abord, un geste fébrile esquissé devant un usager de la route à moitié endormi sur son volant ou un froncement de sourcils adressé à un piéton téméraire peu respectueux du feu vert, n’a pas lieu de nous émouvoir outre mesure. N’est-ce pas la marque d’une irritation aussi inoffensive que répandue ? En revanche, démarrer en trombe pour épater la galerie montre clairement qu’une étape vient d’être franchie. Ici le ridicule éclate avec toute la niaiserie dont apparaît justement capable un homme livré à ses propres démons. Le mal, convenons-en, révèle déjà des traits pathologiques. Toutefois, c’est au moment où bras d’honneur et autres gracieusetés déferlent sans crier gare que le danger prend un visage précis et inquiétant. Mon Dieu ! quelles oreilles consternées n’ont jamais entendu, parmi les aléas de la circulation, ce rugissement animal échappé tout à coup d’une portière, ce cri de fauve blessé prêt à bondir sur n’importe qui ? L’homme dont, trois secondes plus tôt, vous auriez  volontiers serré la main, se transforme illico en bête vocifératrice et, s’il le pouvait, vous raillerait à l’instant même du monde des vivants pour une négligeable erreur de conduite qu’il commettra le lendemain. Or le pire n’est pas toujours évité ! Aux incivilités, aux injures, succède parfois quelque choc frontal au cours duquel les horions pleuvent dru sous le concert des klaxons. Il suffit alors que l’offensé n’ait pas voulu, lui aussi, quitter sa jungle primitive. Là, crocs acérés, invectives aux lèvres, deux individus changés en tigres se livrent sur-le-champ à un grotesque pugilat face à des conducteurs ahuris et des passants éberlués. Quelquefois même, une arme blanche ou un revolver fait son apparition et la querelle prend vite les allures d’un drame, susceptible le lendemain de défrayer la chronique
.

L’automobile rendrait-elle fou ? La question vaut d’être posée tant ici et là les signes se multiplient d’agissements qui ne contribuent guère à la pacification des esprits. Par exemple, quel piéton à longueur d’année n’a pas croisé avec effroi le regard trouble d’un chauffard ô combien décidé à imposer sa loi, même si dix minutes plus tard, motorisé à son tour, l’ex piéton va peut-être agir de façon identique ? Que de fois ! également, au mépris de toutes les règles de sécurité, voyons-nous des énergumènes rouler à tombeau ouvert le long du boulevard périphérique et, l’heure suivante, défier en pleine agglomération de jeunes vies innocentes. Lorsque l’irréparable a eu lieu et que l’homicide n’ose pas fuir, le tragique et l’absurde peuvent se confondre : du bolide immobilisé sort une créature à demi hébétée par les conséquences de son acte, un être fantomatique découvrant sans y croire tout à fait la monstruosité de son crime. A provoquer le destin, notre chauffard s’est payé celui d’un autre et, dans sa cervelle embrumée, l’horrible et l’innommable scène garde une forme d’irréalité. L’enfant auquel il vient d’arracher l’existence, gît sur le sol, ensanglanté, au milieu de l’indignation générale tandis que de tous côtés le malheur courroucé le montre du doigt, lui, le coupable ! lui, l’assassin !

Il existe néanmoins des folies moins meurtrières. Imaginons ainsi que Monsieur Lambda décide, le cœur léger, d’aller faire une balade en ville. Au bout d’un quart d’heure, le voilà parvenu à destination mais, faute de place de stationnement, il doit rouler, rouler encore tel un robot noyé sans fin dans le trafic. Il voudrait bien s’arrêter et c’est impossible. Il avise une première rue, puis une deuxième, puis une autre à nouveau… En pure perte ! Il a beau actionner son clignotant tous les vingt mètres, rien, toujours rien à l’horizon ! L’impatience et la colère le gagnent peu à peu. Bientôt même, le son de l’autoradio l’exaspère. Alors, il l’éteint d’un doigt rageur. Au cadran du tableau de bord, l’heure affichée s’égrène… ironique. Sous ses yeux éternellement défilent les mêmes rues. De sorte que prisonnier de son propre véhicule, Monsieur Lambda à force de tourner en rond comme un pauvre malheureux, est partagé désormais entre la fureur de devoir renoncer à son projet et l’envie d’abandonner là son encombrant fardeau.

La chance enfin paraît lui sourire. Mais sa joie est de courte durée. A l’emplacement concerné, un parcmètre vient lui rappeler opportunément qu’après s’être fendu de quelques piécettes, il ne disposera en tout et pour tout que de deux maigres heures : autant dire une misère ! Trajet à pied non compris, seules quatre-vingt dix minutes lui seront au mieux octroyées. Et comme il ne veut point écoper d’une contravention, c’est au pas de course que Monsieur Lambda devra se livrer à ses menus plaisirs.

Cependant de tels déboires, soyons-en sûrs, n’ont pas l’heur de rabaisser l’orgueil de certains conducteurs. Celui-ci avançant à faible allure, ne se fait pas faute à l’occasion de toiser ce cycliste avec un brin de condescendance et un zeste de supériorité. Isolé dans sa maison roulante, il sait fort bien que sous le capot, un moteur de cent chevaux brûle de s’exprimer, que ce précieux auxiliaire constitue évidemment le meilleur des gages, la plus solide des garanties et que les jambes les mieux entraînées feront vite preuve d’une désolante apathie devant le brio de la force mécanique. Ainsi, à la sortie d’un encombrement, un simple coup d’accélérateur réduira-t-il à néant les efforts consentis par un sportif plein de panache.  

Qu’en est-il au juste lorsque l’encombrement en question annonce un embouteillage ? Perdant alors sa fonction essentielle et par là même sa raison d’être, l’automobile, ô consternation ! devient l’auto immobile, c’est-à-dire quelque chose privé de sens, frappé d’inutilité, gênant et burlesque à la fois. Car ces interminables files de voitures d’où s’extraient quelquefois des individus furibonds, ont non seulement de quoi provoquer l’ironie amusée de quelques passants mais encore transporter au ciel le cycliste lâché plus tôt et qui, ici, d’un mollet conquérant, savoure sa revanche.

Parfois survient un événement fâcheux. Sa journée de travail finie, Monsieur Lambda rejoint son véhicule en sifflotant et, d’un geste machinal, tripote déjà la clé de contact sortie de sa poche. Ensuite un réflexe habituel lui fait chercher des yeux son automobile. Il ne la voit point. En proie d’abord à l’incrédulité, il ralentit le pas, dévore du regard l’espace devant lui, passe la chaussée au peigne fin. Un instant il croit s’être trompé. N’aurait-il pas en effet garé sa voiture plus loin, ou une nouvelle fois, marché si vite qu’il lui tourne à présent le dos ? Mais après avoir inspecté les lieux de long en large, l’évidence trop longtemps combattue lui déchire tout à coup le cœur : «un moins que rien, un salaud a volé son automobile ! » Envolée ! Disparue ! Il peut bien se frotter les yeux et s’éponger le front, la belle un tantinet brusquée a convolé soudain avec le premier venu. Son affriolante Peugeot voyage on ne sait où, sans sa permission, ou bien s’apprête à finir en pièces détachées au seul bénéfice d’aigrefins habiles. « Ah ! les voyous ! » Le choc est d’autant plus inattendu que rien, absolument rien ne laissait prévoir une telle «infamie» et, abstraction faite du préjudice financier, ce ne sont pas les assurances qui rendront à Monsieur Lambda son charmant intérieur, ses coussins en velours bleu, ses housses personnalisées, son becquet arrière et ses pneus haut de gamme.

Ebranlé jusqu’au tréfonds de l’âme, le voici comme un idiot en train d’arpenter la même rue, laissant encore ici et là errer son regard absent, en amant trompé qui  s’obstine à croire que sa maîtresse ne l’a pas quitté. Enfin, s’étant quelque peu ressaisi, la réalité froide et nue le rappelle à ses obligations. Consterné, Monsieur Lambda est bien en peine de savoir quel bus le ramènera chez lui.

 


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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 20:52
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Le monde du travail
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Note de l'auteur :


Si l'ANPE et l'ASSEDIC ont donné naissance en fusionnant à Pôle Emploi et si le RMI a été remplacé par le RSA, ce billet d'humeur, lui, reste hélas ! toujours d'actualité.





A peine avons-nous ouvert les yeux sur le monde que déjà le mot travail sonne étrangement à nos oreilles. Dès son plus jeune âge, l’enfant tout à ses joies ludiques, en néglige la valeur mais un instinct aiguisé lui fait entrevoir l’importance que les adultes lui accordent. Les petites filles, nous le savons bien, miment avec une naïveté clairvoyante la boulangère ou la coiffeuse et font assaut de verve et de moues suggestives. Leur esprit d’observation jamais pris en défaut exprime dans une inflexion de la voix, un geste, un clignement d’yeux, la justesse d’un propos, la vérité d’une pose, l’acuité d’un regard. Si leur jeu est souvent dominé par la caricature et l’excès, on n’y voit pas moins affleurer l’image assez fidèle des métiers que nous exerçons et, quoique involontaire, la satire appliquée de nos conventions sociales.

Plus tard, l’école en demi-teinte va ouvrir de nouvelles perspectives sur un univers dont nous sommes loin encore de saisir les mécanismes profonds et auquel nous sentons confusément que tout notre destin sera soumis. «Profession des parents» demande le maître soucieux de mesurer le profil sociologique de ses élèves. Ainsi, tout à coup, l’activité professionnelle de maman et papa quitte le cercle familial, intègre la sphère de la société, franchit le quasi anonymat où elle demeurait cantonnée pour se faire connaître de ses camarades de classe. Parmi ces chères têtes blondes, soit la réponse jaillit comme une évidence : «papa bien entendu exerce la profession de gendarme ou de mécanicien, maman celle de fleuriste ou de secrétaire», soit rien n’est commode et l’enfant en proie à mille hésitations, ne sait quoi écrire. L’un peu convaincu de ses sources, jette au hasard un nom de métier jugé présentable, un nom dûment répertorié dans son vocabulaire. Le deuxième se creuse la tête en vain tant le sujet révèle son ignorance. Le troisième ne semble guère empressé de confier au papier le genre d’emploi qu’occupe son père – les fonctions d’éboueur souffrent d’un réel déficit d’image, sur lesquelles le gamin en question possède déjà quelques lumières – et mâchonne alors son crayon en faisant d’autant plus la grimace que, devant lui, la page restée blanche éveillera bientôt les soupçons de l’instituteur. Le quatrième, en butte à la même difficulté, trouve enfin la parade. D’abord ouvrière de nettoyage puis agent de propreté, sa mère s’est vue promue voilà peu technicienne de surface et, armée d’un euphémisme convenable entendu la veille, une fillette soulagée inscrit la bonne formule. Comme la sienne, au rebours de papa, ne quitte jamais la maison le matin, un autre enfant indécis découvre, non sans surprise, que sa maman qui s’échine toute la journée en travaux et soins domestiques, n’effectue aucun travail. «Ecris :  sans profession, finit par s’exclamer le maître en le voyant si peu décidé.» Le dernier, quant à lui, est de tous le moins résolu à afficher la couleur. Assez bien instruit des déboires sociaux de sa famille, il n’a vraiment aucune envie, le pauvre garçon, de gâcher sa rentrée des classes après avoir griffonné ces mots terribles : «papa, chômeur ; maman, chômeuse».

Mais il ne s’agit là que d’une mise en bouche ; le monde du travail entrevu par éclairs à la faveur de cet exercice quelquefois cruel et humiliant, reste au total à demi impénétrable. Il faudra beaucoup, beaucoup de temps avant que les faits se précisent et que l’avis d’un conseiller d’orientation mette en relief la nature des enjeux. En l’absence de bons résultats scolaires, Guillaume doit ainsi emprunter le chemin du lycée professionnel ou choisir, le cas échéant, la voie de l’apprentissage. Delphine se voit au contraire accorder un sursis jusqu’au baccalauréat, un sursis bienvenu dans l’état de perplexité où la plonge son propre avenir. On observe également des étudiants prolongés à qui la perspective de travailler un jour donne des sueurs froides et qui, jamais à court d’imagination, usent de tous les stratagèmes pour différer leur entrée dans la vie active. Disposant d’informations de première main glanées ici et là, ils ne se montrent guère enflammés par les lendemains radieux que leur fait miroiter la propagande officielle. Loin d’être adoucies au fil des années, leurs angoisses vont même se multipliant à mesure qu’ils touchent au terme de leurs études car les témoignages recueillis autour d’eux, n’ont pas de quoi susciter un fol enthousiasme. Aussi leur quête éperdue de diplômes prend-t-elle à la longue des traits inquiétants comme si au lieu de les préparer à l’emploi, celle-ci visait plutôt à les en détourner.    

Cependant l’heure des choix décisifs va bientôt sonner. Incapable de démêler le vrai du faux, peu sûr de lui-même et de ses talents, le jeune Aurélien s’engage tête baissée dans une filière où du moins, lui assure-t-on, les débouchés apparaissent acquis. Or nul ne s’est préoccupé de savoir si la plomberie correspondait à ses attentes. Le voilà donc en bleu de travail au fond d’un atelier, l’œil éteint, le visage renfrogné, qui accomplit des tâches de façon mécanique devant un pédagogue uniquement attaché à faire de lui un bon ouvrier. Et notre ami justement a d’autant moins lieu de se réjouir qu’à longueur de semaine il fait l’objet de vertes semonces de la part d’une équipe éducative à laquelle ses états d’âme ne font ni chaud ni froid. Si bien que lorsque le malheureux adolescent se projette au-delà de sa vie actuelle et essaie d’envisager le sort qui l’attend, c’est pour voir une infinité de jours semblables d’une platitude désespérante, lourds d’ennui et de renoncement, un désert d’années laborieuses sans queue ni tête, avec comme unique horizon l’éternelle monotonie des mêmes gestes répétés à satiété.

Celui-ci, en revanche, ne s’est point laissé longtemps abuser. Au bout de quelques mois, l’affaire est entendue : «plutôt mourir sur-le-champ que d’embrasser une carrière de comptable !» Les menaces paternelles n’y changeront rien. A force d’avoir les yeux fixés sur des bilans et des comptes de résultat, la moutarde lui est montée au nez. Quant au tyran à lunettes chargé de lui inculquer les rudiments de son art, il l’a tellement pris en grippe que des envies de meurtre lui traversent l’esprit. «Au diable ! l’actif et le passif ! les emplois et les ressources ! La comptabilité l’a rendu à moitié idiot ! Qu’on lui fiche la paix ! L’addition est trop lourde.» Celui-là jette un regard beaucoup plus bienveillant sur une orientation d’emblée conforme à ses vœux. Le métier de géomètre lui agrée de cent façons. «Quel privilège ! Quel bonheur !» Son instinct ne l’a pas trompé. Bref, si on l’y autorisait, le fortuné Benjamin élèverait un temple en hommage à l’éducation nationale  et dresserait des statues à chaque membre du corps professoral. Mais une zone d’ombre subsiste, un léger détail,  trois fois rien pour quelqu’un d’aussi motivé que lui. Malgré d’inlassables recherches, Benjamin n’a en somme qu’une bien vague idée des revenus que procure l’exercice d’un métier si merveilleux.

Le cas cependant n’a rien d’isolé. En une telle matière, hélas ! l’accès à l’information se révèle d’habitude si malaisé, les brochures consultées se montrent si peu explicites qu’il faudrait au moins unir le flair du commissaire Maigret à la foi d’un croisé en terre sainte pour approcher même modestement la vérité.

Insaisissable vérité ! touchant certes à la fiche de paie mais aussi au contrat et aux conditions de travail, à la valeur attribuée à une tâche, à la qualité des relations sociales, à l’octroi ou non de perspectives de carrière… et d’abord et surtout - comment en douter ? - à la chair de notre existence.

Une vérité enfin qui, comme à plaisir, se dérobe toujours quand un esprit exigeant et curieux s’avise de la traquer.

Or le jour tant attendu et parfois tant redouté a fini par arriver. D’un coup le voile se déchire. D’un coup les masques tombent. Et nous invitons le lecteur à  suivre pas à pas les aventures singulières de quelques personnages.


Sans patrimoine ni rentes, semblable à Job, voilà qu’après un séjour plus ou moins long à l’ANPE devant des mines plus ou moins affables, un charmant garçon prénommé Antoine franchit la porte de la société Dugallon spécialisée dans le négoce des vins.

Affecté au bureau des commandes, Antoine Olibeur vient de signer, le veinard, un contrat à durée indéterminée de trois mois sur la vague promesse d’une embauche définitive. «Période d’essai, a déclaré le patron d’une voix convaincante ; faites vos preuves.» L’apparence de la légalité abuse le jeune homme. Bien qu’il se soit agi d’une activité au caractère permanent, le brave monsieur auquel il doit son premier emploi n’a pas jugé nécessaire d’établir un CDI en bonne et due forme selon les règles du droit du travail. Antoine, lui, n’y a vu que du feu parce qu’il méconnaît la législation en vigueur ou parce que déjà le succès de ses démarches lui a fait perdre tout sens critique. Et puis issu d’un milieu modeste où le chômage s’apparente au déshonneur, il devait coûte que coûte se mettre au travail avant que ses géniteurs l’eussent menacé de lui couper les vivres.

Pauvre Antoine ! Un trimestre est vite passé, mais ce n’est pas encore demain que tes maigres économies te permettront et de décrocher le permis de conduire et de faire l’acquisition d’un véhicule.

Ton essai ne fut qu’une sinistre farce…

Revenu à la case départ, Antoine voit un moment chanceler ses espérances et à l’idée de retrouver le lendemain la figure avenante des agents de l’ANPE, il se met aussitôt à pousser de profonds soupirs que l’incompréhension familiale change en mots de colère. Catalogué de nul, voire de fainéant, l’avenir se présente à lui sous des traits affreux où solitude et précarité se donnent la main. Et c’est alors que peu à peu lui reviennent en mémoire toutes les calembredaines et toutes les âneries colportées par des marchands d’illusion au sujet de nobles desseins voués à s’accomplir ! et de réalisations prétendues exaltantes !  Il ne peut non plus chasser de son esprit l’inconcevable niaiserie de ses proches, la duplicité de son entourage, l’aveuglement de ses professeurs qui l’ont si peu instruit des choses réelles et si peu averti des dangers qu’il courrait. Projet de vie, mon œil ! Sa vie, elle existe à peine, elle sue d’insignifiance comme un portrait au fusain resté à l’état d’ébauche. Les théories fumeuses dont on l’a abreuvé depuis des lustres, ne tiennent pas debout. Et pourtant il ne convoitait point la lune.

C’est dans ses dispositions-là qu’Antoine reçoit contre toute attente une convocation à un entretien de la part d’un employeur auquel il avait, quelques mois plus tôt, adressé en vain une candidature spontanée. La chance tout à coup lui sourit. Devant ses yeux éberlués, quatre mots magiques brillent d’un éclat sans égal : contrat à durée indéterminée. Oui, le cher garçon n’a nullement la berlue. Il lit bien l’acte officiel de sa délivrance : CDI, CDI, CDI…

Employé comme ouvrier polyvalent chargé à la fois du stockage et de la manutention des marchandises au sein d’un vaste entrepôt, Antoine se persuade en un clin d’œil que le vent a tourné en sa faveur et en vient bientôt à la conclusion que la cruauté des événements récents est sans doute imputable à un accident de parcours. D’ailleurs, il a d’autant plus lieu de le croire que le personnel se montre courtois à son égard, que le responsable chaque matin hoche la tête d’un air entendu comme pour lui signifier son approbation tacite et qu’enfin il s’acquitte au mieux de chacune de ses tâches. La vue de sa faille de paie à la fin du premier mois lui procure même un si vif mouvement de joie qu’il remarque à peine la modicité de son salaire. Car soucieux avant tout de gagner sa vie et n’ayant pas poussé bien loin ses études, Antoine fait  partie de ces gens qui, outre un peu de considération, ne réclament seulement que la juste rétribution de leurs efforts et une petite place dans la société. Autant dire le strict minimum à l’intérieur d’un pays comptant parmi les plus riches du monde.

Patatras ! Au bout de huit semaines, une lettre vient couper court à son euphorie. Le beau CDI finit en eau de boudin : «banc d’essai non concluant». Antoine veut en savoir davantage et sollicite une entrevue auprès de l’employeur. Mais irrité par cette initiative qu’il juge déplacée, le monsieur prend d’abord les choses de haut. Sa décision demeure irrévocable et l’adolescent eût été bien inspiré de renoncer à une telle démarche. Devant l’insistance d’Antoine qui devient cramoisi, il doit à l’instant reconnaître que la teneur de ses propos n’a guère valeur d’argument. Aussi, convaincu d’avoir été maladroit, s’efforce t-il ensuite de calmer le jeu en usant d’un ton plus amène, motivé par le souci unique de se débarrasser d’un importun.                                                                                                                 
- Vous êtes plein de bonne volonté, entend dire Antoine.
- Et alors ? questionne celui-ci.
- Le travail est effectué à un rythme trop lent ; voilà le problème.
- Laissez-moi le temps d’apprendre ! s’exclame l’adolescent presque malgré lui.

Son vis-à-vis, un homme d’âge moyen, paraît d’ores et déjà plutôt mal à l’aise face à cette nouvelle recrue chez laquelle il sent poindre des accents de révolte. Il ne soupçonnait pas une minute qu’un gamin d’à peine dix-neuf ans fût capable de faire front à l’adversité avec autant de panache et le mît en devoir de rendre des comptes. Acculé à une sorte d’impasse, il ne voit d’autre issue que l’arme juridique à laquelle il s’étonne de ne point avoir eu recours dès le début de l’entretien.

- La loi est la loi. Pendant la période d’essai, aucune contrainte ne s’impose aux deux parties. Ainsi je suis libre de mettre fin à votre contrat et, en retour, la même liberté vous est offerte.

Antoine a beau écarquiller les yeux et insinuer d’une voix blanche que le marché n’est en rien équitable, son plaidoyer a tout l’air d’une cause perdue. Dans la jungle où depuis peu il s’est fourvoyé, loup et brebis sont sur un pied d’égalité, chasseur et lapin se valent, le renard au fond jouit d’un statut comparable à celui d’un animal de basse-cour. «Je te lâche, tu me retiens, je te prends, tu me laisses, et nous nous quittons bons amis».

Ciel ! A quel destin implacable s’expose l’infortuné Antoine ? Si le pire n’est jamais certain, l’avenir quand même apparaît de moins en moins assuré. Va-t-il, sa vie durant, additionner les contrats minables, les missions de courte durée, les boulots à la petite semaine ? La course à l’emploi prend à la longue l’allure d’une quête initiatique et, au lieu de faire office de gagne-pain susceptible de pourvoir à ses besoins, ce dernier par l’amertume qu’engendre sa pénurie devient un but en soi, un objet quasi obsessionnel, une forme de Graal dans la fumée duquel le meilleur de lui-même se désagrège à vue d’œil. Chercher du travail équivaut à un parcours d’obstacles, à un marathon semé d’embûches où l’énergie gaspillée et le temps perdu se comptent plus en souffrances qu’en médailles, où Antoine cent fois «inutile au monde» retourne contre lui le dard d’un échec moins attribuable à sa personne qu’à une carence collective. Mais d’infortune en revers, sa responsabilité individuelle se trouve immanquablement engagée ; pour un peu, il plaiderait coupable devant ses propres bourreaux. Comme un niais, il pourrait même à ce train-là s’accuser de toutes les tares, se donner en pâture au jugement d’autrui et croire que ses compétences ne vont pas au-delà de la constitution d’un dossier auprès de l’ASSEDIC.

Si Antoine se ressaisit – quelquefois l’étiquette de bon à rien vous poursuit une existence entière – il subira une sorte de métamorphose. L’expérience aidant, il prendra une plus juste mesure de ses capacités et marquera de la défiance envers les employeurs «kleenex» aussi prompts à vous embaucher qu’à vous jeter aux orties. Qui sait ? avec la froideur d’un clinicien, peut-être dressera-t-il l’inventaire des maigres espérances qu’il sera fondé à nourrir pour un monde si pervers, si nébuleux et si étrange. Ici, de plus hauts salaires ! Là, des attitudes plus humaines ! Là encore, de meilleures conditions de travail ! Son regard et son esprit gagneront l’un en lucidité et l’autre en clairvoyance. Il n’aura, ce faisant, nul mal à se  convaincre que les images d’Epinal dont on lui a obscurci les yeux ne résistent pas à l’épreuve des faits, que cet univers-là n’est pas vraiment joli, joli et que lorsqu’un ouvrier tel que lui a si peu de chances d’y trouver l’épanouissement et le bonheur, il ses doit de manifester une extrême vigilance à l’endroit de la plus énorme machine à mensonges que l’homme ait jamais enfantée.

Phénomène aggravant ! le souvenir de ses malheurs successifs rendra ses exigences plus aiguës. Puisqu’aujourd’hui, le cynisme seul tend à gouverner les conduites, la sienne tôt ou tard achèvera sa mue, et il est fort possible hélas ! qu’Antoine, cet individu bien sous tous rapports, en vienne aux pires extrémités. A la fin, l’être bafoué, trahi et humilié criera soudain vengeance. Devenu militant cégétiste dans une firme assez honorable – tiens ! pourquoi le syndicalisme occupe-t-il toujours les mêmes bastions et pourquoi n’existe-t-il pas ailleurs, là où le social fait figure de vaisseau fantôme ? – Antoine laissera éclater sa rancœur, et sa bile longtemps contenue se répandra en griefs souvent injustifiés contre la politique patronale chargée de tous les maux et de toutes les vilenies. Il fera payer à son patron actuel la note de ses prédécesseurs. L’équipe de direction vilipendée lors des réunions syndicales ne trouvera pas plus grâce à ses yeux. «Tous des incapables ! des vendus ! des suppôts du grand capital.» Son accession au rang de délégué du personnel lui vaudra par la suite une quasi impunité dont il saura user et abuser en homme qui ne s’en laisse plus accroire et à qui dorénavant bien des excès sont permis. Sans jamais franchir la ligne rouge à partir de laquelle le mauvais esprit et les menues entorses aux règles se changent en volonté de nuire et en faute professionnelle. Antoine connaîtra même des jouissances rares en voyant ses supérieurs hiérarchiques obligés de l’écouter et parfois contraints de se ranger à ses vues. Indéboulonnable ou presque, il désertera de plus en plus l’atelier pour remplir ses fonctions représentatives, avec la mine de quelqu’un sûr de son bon droit et décidé à le voir triompher. Ayant pris goût à la polémique, Antoine passera du dialogue musclé à la provocation aussi naturellement que s’il se fût agi d’une partie de campagne. Chose étrange, la défense des intérêts de ses mandants lui fera oublier ses devoirs envers la classe ouvrière ; la mise à pied d’un agent venu de la sous-traitance lui arrachera de la sorte beaucoup moins de protestations que l’avertissement infligé à un collègue multipliant les bévues et les retards. Lorsque le conflit, à sa grande joie, aura dépassé l’échange de mots doux, Antoine vivra des moments exquis et délicieux. Lancé à pleins poumons, l’ordre de grève sonnera comme une apothéose. Tract à la main  et invectives aux lèvres, il défilera au milieu de ses compagnons d’infortune en scandant des slogans hostiles. Dans l’effervescence du combat, ses instincts d’animal blessé se réveilleront, et l’ancien chômeur juste bon pointer à l’ANPE donnera de la voix comme aucun, hurlera sa révolte jusqu’aux nues, provoquera les oreilles des passants. Les vieux démons du passé jaillis à la fois lui dicteront sur-le-champ de belliqueux discours pleins de traits empoisonnés et de formules assassines. Une rage inconnue lui soulèvera le cœur. Porté par les cris de la foule en colère, Antoine enfin tiendra sa revanche.


Intéressons-nous maintenant à Fatima, un beau brin de fille qui après une scolarité brillante, vient d’embrasser la carrière d’assistante trilingue. Pour le moins rôdée aux nouvelles technologies, rompue aux finesses de la communication, capable de converser sans peine dans la langue de Shakespeare et Cervantès, formée à l’utilisation des meilleurs logiciels, apte à rédiger en termes choisis une note ou un rapport, elle joint en outre à une intelligence vive et déliée, une nature souple et un caractère aimable. Conjuguées à ces compétences, de telles qualités semblent ainsi la prédestiner à faire le bonheur de n’importe quel patron, pour peu que celui-là veuille bien jeter les yeux sur elle. Mais on a beau être la perle des secrétaires, il est tout de même fâcheux de s’appeler Fatima Elaqqaoui quand ses condisciples arborent le patronyme bien français de Vidal, Martin ou Dubois. Et si l’intégration fait l’objet d’un consensus chez nombre d’employeurs, si beaucoup d’entre eux vous jurent la main sur le cœur que Mohamed et Hafida ont droit  à leur respect, que le petit Mustapha est le charmant voisin de classe de leur fille, je ne sais quelle retenue les empêche de donner corps à leurs convictions. Tout au plus consentent-ils à marquer de la sympathie pour ces «étrangers nationaux» afin de masquer au mieux l’antipathie que leur eût forcément inspirée l’obligation de recourir à leurs services. Pas question de leur faire le moindre mal ! et pas question non plus de les embaucher !

Le sujet est d’autant moins réjouissant pour Fatima qu’un chômage presque endémique sévit dans cette filière, un chômage auquel elle se sait plus exposée que ses congénères malgré les propos lénifiants de ses professeurs. Armée de son seul courage, notre jolie beurette ne se prive pourtant pas d’éplucher les offres d’emploi, envoie jour après jour candidatures sur candidatures, fait matin et soir appel aux ressources de l’ANPE, s’enquiert autour d’elle des moindres besoins des entreprises locales, en un mot se démène autant que trois folles et quatre beaux diables.

En pure perte chaque fois ! Curriculum vitae et lettres de motivation se heurtent sans cesse à un mur de silence. Au mieux, les réponses qui lui parviennent, lorsqu’on daigne lui répondre, se résument à quelques lignes sèches au contenu interchangeable. Comme Antoine naguère, elle éprouve à son tour un sentiment de dépréciation, d’inutilité, de vide où sa vie entière menace de sombrer. Au fil du temps, le passage du facteur ou la sonnerie du téléphone vient à prendre même une importance extraordinaire, bien que la déception accompagne chaque espérance et que l’événement attendu n’arrive jamais. Ainsi les mois passent, identiques les uns aux autres, jetant Fatima et sa famille dans un désarroi proche du désespoir. «C’est bien la peine, gémit le père Elaqqaoui, de faire instruire ses filles pour obtenir un résultat si catastrophique !» En dépit de son attachement aux traditions, il s’est résolu, lui un vrai musulman, à jouer la carte de la modernité. Eh bien ! il a eu tort ! Et au lieu de donner des leçons à la communauté maghrébine, la France devrait plutôt donner des gages de sa volonté intégratrice. Car il est finalement assez cocasse qu’une jeune fille d’origine algérienne doive moins à son père qu’à ses compatriotes une forme d’assignation à résidence.

Au milieu de ces troubles, Fatima au bord du gouffre, abandonne alors toute prétention et se tourne vers l’intérim. Déchirée entre sa soif d’indépendance attisée au contact des mœurs occidentales et le respect scrupuleux de ses racines, elle veut coûte que coûte en satisfaisant la première refuser la primauté au second. «Il faut que je trouve un emploi, n’importe lequel, avant que les choses se gâtent, songe en effet Fatima que la seule perspective d’un mariage avancé remplit d’effroi et pour qui le rôle de mère au foyer n’est en rien d’actualité.» Un sursaut d’énergie s’empare d’elle. La moindre mission, si courte soit-elle, est aujourd’hui préférable au néant qui la guette. Toujours pleine de bonne volonté, Fatima la peur au ventre, écume donc les agences, accumule les rendez-vous, essaie tant bien que mal de donner à son image une couleur plus «française». Ouf ! tant d’efforts sont enfin récompensés. L’obstination dont elle a fait preuve, finit quand même par porter ses fruits. La société Manpower maintes fois sollicitée, s’est fendue d’une lettre aimable aux termes de laquelle Fatima se voit confier pendant neuf semaines la simple tâche d’opératrice de saisie.

Le recruteur, en homme avisé, s’est fait la réflexion qu’outre son physique avantageux – mais pourquoi jusque-là n’a-t-elle pas jugé bon d’envoyer sa photo ? – la belle arabe disposait d’atouts indéniables qu’il eût été sot de négliger. Au surplus, la baisse régulière du niveau en orthographe l’a depuis peu incité à s’attacher des collaboratrices plus lettrées, fussent-elles issues de l’immigration.


Quoi qu’il en soit, Fatima éprouve le soulagement de quelqu’un ayant échappé à un grand danger. Bien entendu, il n’y a pas de quoi pavoiser ! Taper des lignes et des lignes sur un écran à longueur de journée relève plus du travail à la chaîne que d’un exercice de haut vol, et surtout dans l’accomplissement de ses fonctions, Fatima court beaucoup plus de risques d’attraper une mauvaise crampe aux poignets que de trop fatiguer ses neurones. Mais l’essentiel est ailleurs ; la demoiselle vient d’obtenir un ticket d’entrée qui lui ouvre soudain les portes du monde du travail, ce monde à vrai dire si singulier dès que l’on essaie tant soit peu d’en comprendre la pertinence.  

A partir de ce moment, Fatima voit se succéder les contrats d’intérim. Un mois ici. Un autre mois là. Chargée de saisie d’abord, hôtesse d’accueil ensuite. Quelquefois reçue avec des égards, souvent regardée d’un œil soupçonneux. Tantôt corvéable à merci, tantôt assez bien traitée. Coupable malgré elle d’allumer les prunelles des hommes et de s’exposer aux caprices de leurs mains. Devenue au contraire quelque citadelle imprenable susceptible d’exciter ses frères de sang contre les ennemis de sa vertu. Et, sans fin et toujours, une âme blessée par la précarité de sa position, humiliée par le racisme au quotidien, condamnée à faire des courbettes devant de petits chefs, des jaloux, des abrutis, cherchant désespérément à l’horizon un terme à cette longue errance au cours de laquelle aucun projet sérieux n’est envisageable et aucun vrai changement n’est possible.

Or rien n’est jamais vraiment perdu. Un certain Mohamed Aboubouch, cogérant d’une PME – non, vous ne rêvez pas ! – qui a fait appel aux services de la jeune intérimaire et dont les commencements dans la vie active rendraient presque sympathique le parcours du combattant le plus cruel, va tendre la main à sa sœur d’infortune chez qui il a tôt fait de déceler des capacités peu banales. Miracle des miracles ! Merveille des merveilles ! Longtemps dépréciées, ignorées ou mises au rebut, voilà tout à coup que celles-ci, à la faveur de situations concrètes, éclatent au grand jour avec une vigueur insoupçonnée, voilà que de façon aveuglante elles dessillent les yeux de chacun. Voilà aussi qu’une partie du personnel entrainée par un boss redoutable et secrètement méprisé, doit bientôt virer sa cuti, épouser un choix auquel tout l’oppose, emboîter le pas aux autres collègues et se contenter au mieux de jaser dans le dos de cette « étrangère » élevée, par suite de la vacance d’un poste, aux fonctions enviées de secrétaire de direction.


Laissons Fatima savourer une victoire inattendue en remerciant Allah de son infinie bonté puis tournons-nous à présent vers Khadija El Baraka, son ancienne camarade de promotion. A peine moins brillante mais beaucoup moins favorisée par le ciel – disons-le d’emblée, Khadija n’a rien d’une beauté – la gentille beurette a connu de courts moments d’activité professionnelle entrecoupés de longues périodes de chômage. Au bout de trois ans, le bilan se révèle cataclysmique. Si Khadija ne force pas le destin, pour elle les jeux sont faits à brève échéance. Il est vital désormais qu’elle accède à un emploi durable avant que l’ire paternelle la renvoie définitivement à la maison. Cependant que faire ? que faire ? quand le sol se dérobe sous vos pieds et quand l’hostilité du monde vous paraît sans limites. Je ne sais quel réflexe alors la conduit de nouveau à l’ANPE dont à défaut d’une vraie solution, elle espère au moins des conseils capables de desserrer l’étau où elle se trouve prise. Bien que jusque-là ce noble organisme ait surtout à son endroit fait la preuve de son inefficacité, Khadija n’est plus en mesure de faire la fine bouche et tout lui semble préférable à sa détresse actuelle.


Après avoir erré quelque temps au milieu d’une faune remplie de visages épanouis, Khadija s’enquiert donc auprès d’une dame des possibilités d’emploi qui lui restent. «Je vais éditer votre historique, ajoute aussitôt son interlocutrice, les yeux fixés sur son ordinateur». Pour les vulgum pecus que nous sommes, une explication de texte s’impose. L’historique en langage clair et accessible, constitue simplement l’inventaire sur papier des maux soufferts par Khadija, autrement dit officialise la somme de ses malheurs. Ici la maigre liste des jobs exercés de manière épisodique importe moins évidemment que les nombreux blancs par lesquels se signale une totale absence d’activité, soit au bas mot les quatre cinquièmes de cette misérable odyssée. Khadija a de la sorte tout le loisir d’examiner à la loupe, comme sous l’effet d’un verre grossissant, les données arithmétiques de la maladie sociale qu’elle a contractée à son corps défendant, l’étendue de ses ravages,  la rareté de ses rémissions. La radiographie de ses blessures s’étale là en chiffres précis, sans ostentation ni décence, telle une vérité froide qui ne connaît elle-même que la brutale succession des faits et des dates venus, les uns après les autres, lui exploser à la figure avant de lui plonger un couteau dans le cœur.

Curieuse Kadhija ! qui n’a pas su deviner le bénéfice qu’elle tirerait de l’exploitation de son historique. «J’ai une solution pour vous, annonce à brûle-pourpoint la technicienne.» Une solution ? Mais il y a belle lurette que la pauvre jeune femme ignore le sens d’un tel mot. «Si, si, je vous l’assure, insiste la dame, vous vous êtes ouvert de nouveaux droits.» Le regard interrogatif, Khadija semble toujours ne rien comprendre. «Sur la base de ces éléments, je peux, déclare-t-elle, vous proposer dès demain un Contrat d’Avenir.» A ce moment-là, à moins d’être tout à fait idiot, il est aisé de se rendre compte que ladite proposition ne vaut pas tripette et que, loin d’avoir touché le gros lot, Khadija vient à peine d’obtenir une aumône octroyée par la générosité publique. Oui malgré la possession d’un diplôme sanctionnant deux années d’études supérieures, la demoiselle s’apprête en effet à jouir grâce à la puissance tutélaire de l’Etat au service des déshérités, d’un véritable pactole estimé environ à la moitié du SMIC pour vingt heures de travail hebdomadaire. Pendant six mois, selon les termes de cette offre mirobolante, elle va, la chanceuse et la privilégiée, prêter son concours à trois ronds-de-cuir préposés à des tâches d’archivage dans quelque obscure administration. Alors tant pis si à leur contact, elle doit s’amollir un peu sous le ronron des procédures, la tiédeur des énergies et la longueur des pauses café. Tant pis si l’atmosphère anesthésiante lui fait oublier au nom du confort présent les difficultés à venir. Tant pis encore ! si l’illusion de vivre comme les autres porte atteinte à sa lucidité. Il est si bon quelquefois de se raconter des histoires.

Aie ! le réveil à la fin en sera d’autant plus douloureux. Car le temps déjà n’est plus aux divagations. Fini ! fini le cocon protecteur dans lequel Khadija s’est construit un refuge provisoire ; les beaux rêves caressés un moment ont tous volé en éclats.

Enième inscription à l’ANPE, énième recherche infructueuse, énième tension familiale, énième sentiment de grimper une marche et d’en dégringoler trois, énième errance inutile, énième plongée au fond du gouffre… le jeu de l’oie se poursuit sans jamais la laisser en repos.

Puis soudain la délivrance ! La montée vers la lumière ! Monsieur Jacques Loulou, responsable d’un organisme de formation professionnelle, daigne d’abord lui accorder un entretien et, fait prodigieux, ne met ensuite aucun obstacle à son embauche. Khadija n’en revient pas de la facilité avec laquelle le marché a été conclu. Un appel téléphonique, un rendez-vous le lendemain et, topez là, je vous offre un CDI  à plein temps en qualité de secrétaire. Derrière une apparence bonhomme qui déjouerait les plans du plus fin limier, Monsieur Loulou dissimule pourtant une vilenie achevée, c’est-à-dire un mélange de cautèle et de malignité où, pour parvenir à ses fins, la perfidie sait s’enrober de miel. Or pas une seconde, Khadija n’imagine que cet individu va lui mener une vie infernale avec son terrible cortège de brimades et de vexations dont seuls peut-être les tribunaux des prud’hommes, à la faveur d’un contentieux, peuvent donner quelque peu l’idée.

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Published by Thierry CABOT
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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 20:50

Tout va bien de Thierry CABOT


Le monde du travail 2


La méthode Loulou se présente sous la forme d’un édifice à cinq étages. Premier niveau : j’endors la vigilance du salarié en mettant en relief ma «fibre sociale» et, par menues touches, je luis assène des vérités bien senties d’un ton badin qui ne porte guère à conséquence. Deuxième niveau : afin de jeter le trouble dans son esprit, j’accentue peu à peu ma pression et je me déclare tout étonné de tel manquement à une règle sur l’application de laquelle, volontairement, j’ai laissé maintes fois planer une ambiguïté. Plein de la même rouerie, je déplore dans un cas une vraie absence d’initiative et dans un autre, me voilà au contraire, moi Monsieur Loulou, victime d’un passe-droit intolérable. Ainsi manipulé et déstabilisé, n’importe quel travailleur se sent pris à la gorge, cherche une bonne réponse, tente en vain de se justifier. Troisième niveau : lorsque cet objectif est atteint, je pousse le lien de subordination aussi loin que possible. Au rendement exigé – une minute de retard le matin a valeur de faute, un dépassement d’horaire le soir signifie que vous n’êtes pas trop paresseux – s’ajoutent le persiflage, la dépréciation, le dénigrement et le mépris. Vous ne valez rien, c’est une évidence et, comme employeur, je suis encore bien aimable de vous manifester de la mansuétude. Quatrième niveau : la patience de Monsieur Loulou ayant sur ces entrefaites franchi certaines bornes, la tension monte alors d’un nouveau cran. Là, l’intéressé n’est plus à même de trouver une échappatoire et subit le feu nourri de son exaspération, déjà teintée de menaces. Cinquième niveau : fragilisée au plus haut point, la personne incriminée ne sait à présent où donner de la tête dans le climat d’hostilité qui pèse sur elle. Monsieur Loulou, en fin psychologue, la juge donc mûre pour la sanction à quoi tous ses actes antérieurs la prédestinaient. Avertissement ou blâme ? La question ici importe peu car le code du travail offre bien des ressources qu’il suffit d’exploiter au moment opportun. A ce stade ultime, soit le salarié pris de panique démissionne et ose même, phénomène rare, intenter une action en justice, soit il capitule avec armes et bagages et fournit dès lors une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci.

Après avoir de la sorte essuyé pendant huit longs mois les foudres d’un Monsieur Loulou au meilleur de sa forme, après avoir trente fois au moins versé chez elle toutes les larmes de son corps, Khadija guettée par la dépression choisit de prendre le large. Sauve qui peut ! L’hôpital psychiatrique n’est plus très loin. Il est urgent de battre en retraite. On comprend surtout qu’au bord de la crise de nerfs et devenue à moitié folle, Khadija n’ait pas pu se résoudre plus longtemps à vivre sous tranxène et se soit à la fin précipitée à l’ANPE pour se mettre en quête d’un nouvel emploi.

Elle n’en a pas pour autant fini avec Monsieur Loulou. Bientôt l’ASSEDIC lui réclame une attestation, celle de son ancien employeur en vue d’étudier ses droits. Il faut que Khadija entre en possession d’un imprimé jaune sur lequel doivent être consignées les heures de travail accomplies. Monsieur Loulou, trop heureux, fait des réponses dilatoires, n’est jamais joignable au téléphone, mobilise contre elle sa nouvelle secrétaire aux trois quarts apeurée, bref prend un malin plaisir à se dérober à ses sollicitations. Condamnée à faire le siège de son bureau, Khadija en désespoir de cause vient s’appuyer sur l’autorité paternelle. Et c’est ainsi que Monsieur El Baraka, accablé par l’évolution de l’affaire, est bientôt mis à contribution. Au début, il n’a rien compris aux agissements de cet homme aux motivations si particulières puis, devant la douleur de sa fille, une vraie révolte s’est emparée de lui, une révolte de père indigné. A sa vue, Monsieur Loulou aussitôt flaire le danger et multiplie les politesses : «veuillez, cher Monsieur, prendre une chaise. Allez, je vous adresse toutes mes excuses. Il s’agit d’un oubli regrettable. Ce document, voyez-vous, a dû être égaré. Je m’engage à vous satisfaire immédiatement.» Pour le moins désarçonné par les manières obséquieuses de son vis-à-vis, Monsieur El Baraka se contente de dire à brefs intervalles : «j’y veux le papier, j’y veux le papier…» Et dix minutes plus tard, comme par enchantement, le père de Kahdija se voit remettre en mains propres le papier tant convoité, avec force courbettes et paroles apaisantes. Mais à peine lui a-t-il tourné le dos que Monsieur Loulou d’une voix sourde laisse échapper ces mots remplis de fiel : «sale arabe ! ce n’est pas demain que j’embaucherai un de tes semblables.»   

Munie de son fameux papier jaune, Khadija apprend la mine décomposée que le motif de son départ n’a rien de légitime et qu’en conséquence elle doit bon gré mal gré patienter au moins quatre mois avant que ses droits soient examinés à nouveau. «Si vous estimez avoir été lésée, portez plainte, conclut l’agent de l’ASSEDIC d’un air pincé qui eût découragé les meilleures énergies.» Porter plainte ? Khadija y a-t-elle une fois songé ? Quelque chose en elle lié probablement à ses origines proteste contre un choix si extrême. D’ailleurs toutes sortes d’ennui, pense-t-elle, naissent d’un procès et l’on n’est jamais sûr d’obtenir gain de cause.

«Allons Khadija, rien n’est perdu, semble chuchoter à son oreille une voix amie. La solution à ton problème se trouve bien quelque part.»

Euréka ! Euréka !

Un matin où la jeune femme broie autant de noir qu’à l’accoutumée, je ne sais quelle illumination divine va brusquement la transporter aux nues. Khadija paraît tout à coup se souvenir d’un élément essentiel, voire primordial sur lequel personne jusque-là n’avait attiré son attention, un point ô combien important qu’elle-même avait longtemps occulté sous le poids du racisme ordinaire et l’avalanche des mesures discriminatoires dont son parcours chaotique ne cessait de porter témoignage.

«Je suis de nationalité française, constate éblouie Khadija, je suis de nationalité française. Nul doute là-dessus. Quelles que soient les apparences, je peux sans l’ombre d’une hésitation intégrer la fonction publique et peut-être enfin toucher au sésame absolu : la sécurité ! la sécurité ! la sécurité !»

Alors soudain l’évocation de son éphémère séjour aux archives prend avec le recul du temps une douceur vertigineuse. Au fond, il, suffirait de peu de chose pour que l’univers lui apparût moins hostile et que sa vie changeât du tout au tout. Gagnée maintenant par une sorte de griserie, Khadija voit en imagination défiler devant ses yeux les images d’une réalité inconcevable la veille. En un éclair, elle s’abandonne aux charmes d’une existence neuve dont tout lui laisse croire qu’elle deviendra bientôt la sienne. Et comme s’il lui poussait des ailes, la beurette confiante en son étoile s’envole, radieuse, vers son avenir.



Pendant que Khadija au septième ciel caresse ce beau projet et qu’au prix de louables efforts elle s’emploie à le réaliser, Alain, un trentenaire dynamique répondant au nom bien français de Jolibois, n’a chaque jour qu’un souci : entretenir son employabilité. Depuis des lustres, il soigne ses intérêts, cultive ses relations et se forge un statut de grand technicien. Son vocabulaire lui-même est émaillé de formules-chocs jetées à l’emporte-pièce où transparaît un désir forcené de réussite, aiguisé par des appétits féroces. Alain Jolibois subordonne sa vie à son travail ou plutôt son travail gouverne sa vie. Il fait un peu figure d’animal professionnel qui gère tout, qui maîtrise tout. S’il gère au mieux le flux de ses émotions, il n’en maîtrise pas moins aussi son plan de carrière. C’est déjà en somme un mutant au cerveau sec et au cœur atrophié, un de ces hommes forts que l’ambition domine et dont l’esprit se complaît dans des spéculations hardies. Chaque heure devient une partie d’échecs où avec une opiniâtreté quasi obsessionnelle, Alain garde les yeux attachés sur l’horizon indépassable de ses éminentes fonctions. Il eût été facile aujourd’hui de le convaincre que le poste de responsable de formation qu’il est si fier d’avoir décroché, n’avait été acquis qu’au terme d’une foire d’empoigne homérique dans laquelle son aptitude à donner des coups avait, à maints égards, beaucoup plus compté que sa valeur personnelle. Alain eût de la même façon pu convenir que la rançon du succès se chiffrant en dizaines de nuits sans sommeil, en prises d’excitants plus ou moins avouables et en crises conjugales répétées, le bilan au total n’était pas dépourvu de désagréments. Mais, acharnement ou bêtise, le visage fatigué que la glace lui renvoie le matin, ne saurait l’ombre d’un instant l’arracher à son rôle de prédateur, plein d’une passion froide et obstinée.

Alain se considère avant tout comme un produit haut de gamme qui, selon la loi de l’offre et de la demande, voit sa cote augmenter ou baisser, qu’il faut préserver de l’usure du temps et à l’attractivité duquel il convient d’accorder tous ses soins. En état permanent de veille, le voilà à toute occasion obsédé par le niveau de ses compétences. Il s’observe, il s’examine, il se scrute, il ses sonde, il s’autoévalue. Combien vaut-il dès maintenant ? Combien vaudra-t-il l’année prochaine ? Mon Dieu ! mon Dieu ! il importe que les gens qu’il dirige d’une main de fer exécutent point par point les consignes données, que le service dont il a la charge soit de mieux en mieux reconnu, que le personnel envoyé en stage devienne de plus en plus rentable pour l’entreprise en contribuant à l’élévation de sa productivité. Pas une minute de répit ! Les plans succèdent aux plans, les méthodes aux méthodes, les procédures aux procédures et Alain, bien entendu, doit prouver qu’il est le meilleur.

Comme aucun scrupule ne l’étouffe, comme toute son attention et toute son énergie demeurent concentrées sur son travail, comme il ne vit que par lui et pour lui, Alain vient à bout de la moindre difficulté et sait atteindre chacun de ses objectifs. D’ailleurs, il réussit d’autant mieux que les salariés n’ont en général aucune voix au chapitre du moment qu’un lien, si ténu soit-il, peut être établi entre leur activité professionnelle et une quelconque session de perfectionnement.

Ayant ainsi le champ libre, Alain conduit les choses à sa convenance. S’il lui plaît que Monsieur Durand, agent comptable, s’initie au logiciel «Tartempion», ce dernier à moins d’être fou n’a pas les moyens de se dérober à cette obligation. Si le même Monsieur Durand exprime le désir de se former à un outil susceptible d’améliorer durablement ses conditions de travail, il y fort à parier Qu’Alain n’accède jamais  à sa demande. Former en vue d’un confort minimal dans l’exercice d’une tâche quotidienne, quelle ineptie ! quelle incongruité ! Monsieur Durand à ce compte-là serait bien un jour capable de formuler quelque requête insensée, c’est-à-dire d’ajouter à sa soif de confort un véritable souci d’agrément. Et puis quoi encore ?

Alain, à bien des égards, est semblable à un produit jaugeant d’autres produits. A ses yeux, Monsieur Guilloux par exemple,  un être humain comme vous et moi, s’efface d’emblée devant l’ouvrier de production, qui à son tour se confond très vite avec son poste de travail. Ou plutôt, en maîtresse des lieux, voici d’abord la machine sur laquelle Alain à l’ordinaire jette un œil bienveillant, une machine à la docilité absolue et aux défaillances négligeables, une machine non seulement inapte à fomenter des troubles mais riche de mille prouesses. Et si le fonctionnement de cette belle mécanique suppose des habiletés, bref une intervention humaine, celles-ci déjà sont pour lui d’un moindre prix puisque leur existence demeure intimement inféodée à l’objet qui les commande. Enfin ces savoir-faire émanent d’un individu trop souvent imprévisible dont l’esprit s’éduque plus mal que la main et chez qui se manifestent à la fois un sens aigu de la liberté et des audaces inexplicables. Ah ! combien Alain place toute sa confiance dans les premiers et combien il se méfie des seconds. Ces produits-là, le cas échéant, font preuve de mauvaise volonté, sont un peu réfractaires aux ordres, ébauchent des gestes de défi, ne veulent rien savoir ou comprendre. Vous pensez naïvement leur avoir appris quelque chose et vous découvrez, ahuri, que c’était pure divagation. Car quelquefois également ces béni-oui-oui, branlant du chef d’un élan unanime, se paient carrément votre tête. Afin de vous endormir, ils affichent une adhésion de façade, prennent des mines convaincues, s’ingénient à vous faire croire qu’ils satisferont vos exigences. Puis la journée suivante, force est d’admettre qu’ils jouaient tous un rôle de composition et que le rendement escompté s’est évanoui dans les brumes.

C’est pourquoi Alain, par une sorte d’instinct où affleure une défiance naturelle, voit en eux autant d’ennemis potentiels, capables à toute heure de porter ombrage à son autorité. Combien de fois ! lui a-t-il fallu sonder le chef d’atelier sur l’état moral de ses troupes, combien de fois ! a-t-il dû intervenir auprès de la direction générale pour faire triompher ses vues. Le jeune assistant de formation tyrannisé à longueur de temps, a même établi à leur insu quantité de fiches et lui a signalé en catimini le nom de ceux que tel ou tel stage avait mis en émoi. L’absence de concertation préalable avait, il est vrai, tellement déboussolé certains éléments fragiles que pendant qu’on leur bourrait le crâne de notions ésotériques, ils avaient osé montrer du dégoût et de la colère.

Heureux Alain qui, à trente-trois ans, est devenu l’instrument d’une politique marquée elle-même par une rationalité supérieure. N’est-il pas merveilleux que si peu d’années aient suffi pour donner le jour à ce monstre froid en partie déshumanisé, à ce robot content de lui et tout rempli de son importance ? Alain se souvient-il encore, l’espace d’une seconde, de l’aimable enfant qu’il fut ? A-t-il complètement oublié l’adolescent vrai et sensible d’autrefois ? Ne se rappelle-t-il plus le jeune homme naguère si attentif à la pensée d’autrui ? Que de rêves salis ! Que d’idéaux foulés aux pieds ! Le monde du travail lui a coupé les ailes et aiguisé les dents, a fait peu à peu de lui un automate, un homme au rabais, un infirme du cœur livré à des basses œuvres et perdu dans des calculs mêlés d’intrigues.

Il est assez fâcheux en tout cas d’avoir poussé ses études jusqu’à un troisième cycle universitaire, d’avoir eu la tête enflée de théories et l’âme farcie d’idées généreuses pour tourner finalement le dos à ses savoirs et à ses valeurs, se réduire en peu de temps comme peau de chagrin et ne vibrer dix ans plus tard qu’à des mots d’ordre productivistes.

N’avons-nous pas de quoi rester confondus face au changement que provoquent chez quelques-uns les responsabilités exercées dans le domaine professionnel ? Cet homme-ci tuerait déjà père et mère plutôt que de céder le moindre pouce de terrain. Cet homme-là s’est métamorphosé en loup et a perdu jusqu’aux charmes de l’existence. Cet être à moitié déjanté recense tout au long du week-end les menus faits de la semaine. Après cela, d’aucuns auront beau se fendre à nouveau d’un sempiternel couplet sur les vertus du travail, sur son caractère structurant et sa dimension émancipatrice, leur profession de foi aura la saveur d’un plat à demi avarié, d’un méchant menu dédaigné par les chiens eux-mêmes et ressemblera plus en dernier examen à une énième version de la méthode Coué qu’à un exposé scientifique.

Suivons Alain jusqu’au bout. La bile amassée au cours de sa rapide ascension a fini par lui remonter au cœur. Dénouement tragique ! L’animal à sang chaud, un matin, s’est vengé tout à coup du crocodile qui l’étouffait. Douleur aiguë ! Crise cardiaque ! Et… mort subite ! La dame à la faux ne lui a laissé aucune chance. Parents et cousins si engoués du «petit» considéré depuis toujours comme l’honneur de la famille, reçoivent l’événement avec effroi et stupeur. «Les meilleurs, gémissent-ils, s’en vont les premiers ; c’est inadmissible ! intolérable !»

Alain pourtant a réussi au-delà de toute espérance et gagné un challenge inattendu : être passé de vie à trépas quarante-cinq-ans au moins avant le terme assigné à sa génération.  


Si, comme nous l’avons vu, la tyrannie d’un emploi délétère sait fort bien en quelques années précipiter un homme vers la tombe, il est aussi des privilégiés qui ne risquent guère de se tuer à la tâche. Ces heureux élus, assez peu nombreux au reste, hantent le plus souvent les administrations mais le secteur privé offre quelquefois à certains de belles occasions de coincer la bulle. Loin de s’abandonner tous plus que de raison aux joies de la sieste ou de fixer tous, le regard vide, un agenda couvert de dessins, les agents publics ont dans leur majorité, nous semble-t-il, une conscience aiguë de leurs devoirs et ne ménagent point leur peine envers leurs concitoyens. Cependant quelques-uns parmi eux coulant des jours délicieusement paisibles, évoluent dans un climat plus proche du Club Méditerranée que d’une usine au temps de Charlot. Soit qu’une défaillance avérée de l’Etat les ait mis en situation d’activité restreinte, soit que de leur propre chef ils se soient arrogé le droit de limiter à deux longues heures le plafond autorisé de leur harassante besogne quotidienne, ou soit qu’encore par je ne sais quel prodige, ces facteurs conjugués aient donné lieu à un état de quasi oisiveté, de tels fonctionnaires n’ont connu en général ni la fatigue, ni l’anxiété, ni l’agitation, ni l’insomnie et dès la première journée de la semaine, ils ont tout le loisir de savourer mille fois à l’avance les folies du prochain week-end.

Lequel d’entre nous, certes, n’a pas rencontré au moins un jour, à l’occasion d’une démarche administrative, des animaux de cet acabit-là qui, le pas nonchalant, le front sans nuages et la main toujours occupée par quelque document officiel, transportent leur ennui de couloir en couloir et de bureau en bureau ? En les croisant, vous devinez bien que les motifs de leurs déplacements n’ont qu’un lointain rapport avec des impératifs de service et qu’à l’accoutumée la feuille blanche sur laquelle ils jettent un regard discret, n’est qu’un alibi de plus derrière quoi se cache leur désoeuvrement. Revenez au bout d’une heure et vous verrez encore déambuler le même spécimen entre une longue pause assortie d’un arrêt aux toilettes et une séance de bavardage devant le photocopieur. Revenez quatre heures plus tard… et un tableau semblable s’offrira à vos yeux. Revenez le lendemain… et sapristi ! voilà qu’à nouveau vous assistez interloqué au film de la veille. Revenez la semaine suivante… et je vous le donne en mille, un personnage en tous points identique frôle les murs à une vitesse digne d’un recordman du cent mètres. Puis la colère prend le dessus ; le contribuable en vous crie réparation. Et… il est possible enfin que vous ne reveniez plus.

Les Directions Départementales du Travail abritent justement en leur sein des «travailleurs infatigables» qu’un esprit averti reconnaît au premier coup d’œil. Une certaine façon de traîner les pieds, une mollesse devenue presque naturelle, une aptitude particulière à doser le moindre effort les désignent immédiatement au citoyen sacrifié peu ou prou sur l'autel de leur désinvolture et de leurs négligences. Or parmi tant de fautes éloquentes versées au dossier des serviteurs de l’Etat , il en est beaucoup, beaucoup hélas ! dont personne jamais ne s’offusque et qui, en l’absence de sanction, demeurent permises, sinon encouragées.


Nous en voulons ici pour preuves les mésaventures de ce modeste artisan, plombier de son état, venu s’informer un après-midi sur la législation applicable au contrat d’apprentissage. Après avoir essuyé au téléphone les méprises répétées d’une standardiste inopportunément dérangée au moment où elle se faisait les ongles et entendu vingt fois la même sonnerie sans obtenir qui que ce soit au bout de la ligne, ce brave monsieur poussé par la nécessité avait dû se résoudre à perdre une demi-journée afin de trouver au moins l’ombre d’un interlocuteur. Dès le hall d’entrée, Michel Allibert ressent un inexplicable malaise dû peut-être à l’anonymat des lieux. Le voici maintenant devant le guichet de renseignements où il ne voit âme qui vive. Une minute d’attente… puis deux… puis trois… puis quatre… et l’impatience et l’irritation le gagnent. Ouf ! à sa gauche, son oreille est attirée par un léger, très léger bruit. Un homme vêtu d’un complet beige avance vers lui à l’allure d’un escargot et tient à la main un document épais et volumineux. «S’il vous plaît ! s’il vous plaît ! lance Michel allibert en remuant les bras avec conviction.» Déveine des déveines ! Parvenu à cinq mètres de lui, l’employé sourd à ses sollicitations allonge tout à coup le pas dans une direction opposée. A cet instant néanmoins, une porte s’ouvre et livre passage à deux jeunes femmes qui, le rire aux lèvres, semblent poursuivre une conversation animée. Les hôtesses d’accueil - il s’agit bien d’elles - s’avisent bientôt qu’elles ne sont pas seules et ne font pas même l’effort de dérober au regard de leur vis-à-vis la tasse de café qu’elles viennent de se servir. «Que voulez-vous ? s’enquiert la plus aimable d’un ton si engageant que Michel aurait soudain envie de fuir. Contrat… quoi ?... Ah ! oui, le service d’apprentissage ? Deuxième étage au bout du couloir.» Arrivé à destination, notre joyeux administré se heurte alors à une salle vide où sont entreposés quelques cartons. Se moque-t-on de lui ? Michel sent peu à peu la moutarde lui monter au nez. C’est là que derrière son dos, il croit soupçonner une présence. Ayant tourné la tête, il aperçoit la mine revêche d’une matrone au seuil de la retraite dont les yeux l’examinent d’une façon discourtoise. Michel, malgré sa mauvaise humeur, s’efforce de garder son sang-froid et, comme s’il n’avait pas vu qu’on le dévisageait comme un intrus, il se fait lui-même violence pour réitérer sa demande d’une voix calme. «C’est à l’étage au-dessus, grommelle la dame, vous devriez bien le savoir.» «Pas du tout, rétorque Michel déjà moins diplomate, le personnel au rez-de-chaussée l’ignore autant que moi…» Gratifié illico d’un haussement d’épaules par lequel s’affiche tout le mépris que certains fonctionnaires manifestent à l’endroit de ceux qui les font vivre, Michel n’a pas le temps de poursuivre et regarde, anéanti, s’éloigner avec arrogance et morgue ce résumé magistral de l’aveuglement bureaucratique.

Trois dizaines de marches plus haut, renseigné à la diable par un agent administratif sur le point de s’éclipser, Michel frappe enfin à la bonne porte. Rien. Nouvelle tentative. Toujours rien. «Ai-je cogné assez fort ? se demande-t-il.» Et à peine vient-il de passer à l’acte que séance tenante un «entrez» lancé d’un timbre aigu lui déchire presque les oreilles. S’étant exécuté non sans un frisson d’inquiétude, Michel trouve devant lui une quadragénaire d’aspect chétif qui le lorgne de la même manière que s’il s’apprêtait à cambrioler son domicile. «Que voulez-vous ? entend-il à nouveau.» Comme il lui eût été agréable d’ouïr : «en quoi, monsieur, puis-je vous être utile ? Exposez-moi, je vous prie, votre situation et je vais m’employer à vous donner satisfaction.» Au lieu de cela, Michel toisé de haut doit formuler sa requête en un clin d’œil et même s’estimer heureux qu’un gentil gratte-papier veuille bien lui répondre. «Prenez un formulaire, lâche-t-elle aussitôt, puis cochez vos questions ; on vous écrira sous peu.» L’artisan plombier, au bord de la nausée, ne tarde plus à comprendre que sa demi-journée est non seulement perdue mais qu’il n’obtiendra jamais gain de cause.

- Vous plaisantez, s’emporte-t-il, j’ai fait cinquante kilomètres, désorganisé ma semaine de travail et, en guise d’information, vous me jetez un imprimé à la tête ! Je vous ai dit tout à l’heure que la signature du contrat de travail est envisagée pour demain !

Restée de marbre devant ses plaintes jugées superfétatoires, l’agent de l’Etat use brusquement d’un ton qui n’admet aucune réplique : «ça suffit ; au revoir Monsieur.» Or le sang de Michel ne fait qu’un tour et histoire de se défouler un peu, il adresse à l’abominable rond-de-cuir quelques amabilités bien senties :


Ah ! elle est jolie ! l’administration française. C’est un ramassis de bons à rien et de tire-au-flanc. Le ministère de l’emploi est peuplé d’oisifs et de parasites. Ceux chez qui se manifestent des velléités de travail – catégorie à laquelle elle n’appartiendra jamais – font souvent figure d’extraterrestres et donnent le tournis à leurs collègues. Quel usage fait-on au juste de ses impôts pour oser nourrir effrontément une fainéante et une ganache comme elle ? Lui, un pauvre ouvrier, se saigne aux quatre veines, se tue chaque jour à la tâche, croule littéralement sous le poids des charges. Et que voit-il au bout du compte ? Un être bizarre dans un drôle d’endroit, qui se tourne les pouces à longueur de journée et qui, non contente de lui voler son argent, ne le traite pas mieux qu’un repris de justice.

Si outrés, si excessifs qu’ils aient paru au premier abord, les propos tenus ici avec les accents de la révolte n’en reflètent pas moins un solide bon sens fondé sur la plus authentique expérience.

La fonctionnaire sur laquelle vient de s’abattre ce lourd réquisitoire, ouvre quant à elle des yeux démesurés, à l’instar d’une délinquante prise la main dans le sac. Sans doute n’a-t-elle pas imaginé une seule seconde que parmi les importuns qui, de temps à autre, ont l’audace de troubler sa sieste, se glisserait quelque jour un individu excédé qui lui mettrait sous les yeux le propre tableau de ses nombreux manquements.  

Soulagé à défaut d’avoir été entendu, Michel Allibert, la démarche plus légère, quitte bientôt les lieux sans autre forme de procès.

 

 

 

 

 

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Published by Thierry CABOT
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  • : Il réunit des textes extraits de mon oeuvre poétique intitulée : " La Blessure des Mots "
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