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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 20:56
Tout va bien de Thierry CABOT



La célébrité

 


Comment devient-on célèbre ? Quel hasard, quel concours de circonstances va placer, un jour ou l'autre, sur le devant de la scène, cette femme ou cet homme jusque-là inconnus et les tirer bientôt du quasi anonymat qui était le leur ? Car voilà que par quelque effet de loupe dû au jeu savant des médias, une figure, un nom s'imposent d'emblée à nous au point de paraître familiers à nos yeux et à nos oreilles. Or la genèse des événements ayant conduit à ce vedettariat nous demeure d'autant plus étrangère que nous sommes bien incapables de démêler les fils nombreux à travers lesquels celui-ci a pris forme. Nous voyons l'aboutissement et non les causes du phénomène tant la force de l'évidence nous masque leur écheveau complexe, leurs rapports subtils. L'élément moteur lui-même plonge quelquefois ses racines si loin que nous en parvient souvent une image infidèle, presque déformée. Bref, nous ne savons à peu près rien de l'étrange alchimie qui va pousser quelqu'un sous les feux de la rampe et lui ouvrir ainsi le chemin du succès.

Au fond, qu'importe ! La chose a-t-elle une si grande importance ? La célébrité jouit à elle seule d'un tel rayonnement qu'elle tend plutôt à rejeter dans l'ombre, en souveraine oublieuse et tyrannique, tout fait antérieur à son apparition. C'est paradoxalement, à la lumière de la notoriété, que chacun d'entre nous, sans y prendre garde, se représente les temps obscurs où elle n'existait pas encore. Brigitte Bardot, avec les années, donne même le sentiment d'avoir toujours été célèbre, et l'on est fondé à croire qu'une banale photographie prise à son âge le plus innocent appellerait des commentaires pour le moins orientés. Alors de là à imaginer qu'elle eût seulement pu échapper à la renommée ou, mieux, bouder la gloire, il est un pas que beaucoup se refuseront à franchir. Quoi ! notre BB nationale pourrait, à l'heure actuelle, entre deux charmants animaux de compagnie, évoquer en famille sa longue carrière d'ouvrière d'usine ! Impossible !

D'aucuns n'auront guère de chance ; leur oeuvre ayant connu le succès à titre posthume, ils n'en récolteront jamais les fruits. Pour eux, la vie aura été bien mauvaise, le destin bien ironique puisqu'ils auront été privés de la juste récompense de leurs efforts. Il est d'ailleurs cocasse de voir les héritiers d'un grand peintre faire sonner haut et fort un nom tiré tout à coup du néant et dilapider avec entrain une fortune soudain tombée du ciel. Le génie de grand-papa dédaigné par ses contemporains, saura leur assurer une existence enviable à laquelle s'attache le prestige d'un patronyme auquel ils n'ont en rien contribué. Sûrs chaque fois d'exciter la curiosité d'autrui, ces veinards-là vont couler des jours heureux dans le culte souriant de l'artiste sans le sou qui a eu l'insigne tact, lui complètement inconnu, de les transformer en nantis à la fois connus et fêtés. Brusquement de "vieilles croutes" sous l'action du marché de l'art, sont devenues en effet des tableaux de maître vendus à prix d'or sur toutes les places du monde. Et les petits-enfants Machin, à l'occasion de leur vingtième anniversaire, auront de quoi se remplir les poches, entourés du respect et de la considération dévolus à une grandissime lignée.

L'oubli se révèle parfois total. A jamais perdus dans la nuit des temps ! les ouvrages du lointain polygraphe dont la bibliothèque d'Alexandrie possédait un exemplaire unique. Evanouies pour toujours ! les beautés picturales qu'un artiste a fait jaillir de ses doigts en un lieu promis à une destruction complète. Les secousses de l'histoire ont emporté jusqu'à leur souvenir. La mémoire n'a conservé aucune trace d'eux. Il ne suffit pas de créer, encore faut-il que la postérité puisse recueillir ces précieux témoignages voués à une mort inéluctable. Le temps, " ce grand architecte" est aussi un grand démolisseur et je suis prêt à parier que si la richesse du passé nous était, par extraordinaire, entièrement dévoilée, nous nous frotterions immédiatement les yeux, en proie à tous les étonnements. Les vérités apprises sur les bancs de l'école prendraient illico un sacré coup de vieux, comme après une nouvelle révolution copernicienne. Aux révélations confondantes succèderaient les erreurs, les lacunes, les interprétations erronées de sorte que le paysage inédit offert à notre intelligence, rendrait aussitôt vaines et caduques la plupart de nos conceptions et par conséquent illusoires nos idées sur la célébrité.

Plus près de nous, malgré les moyens d'information qui sont les nôtres, il n'est pas non plus interdit de penser que le manuscrit d'un écrivain génial, par le fait de l'ignorance, soit condamné à finir ses jours dans une décharge publique ou, par suite d'une négligence, à brûler jusqu'à la dernière page dans un épouvantable incendie. Les progrès de l'informatique n'empêcheront point l'irréparable. Jamais la puissance des ordinateurs ne viendra à bout de la création des hommes. Face aux orages de la vie, combien de lambeaux essentiels de notre mémoire nous seront à nouveau définitivement arrachés ! Combien d'oeuvres, combien d'écrits passés inaperçus partiront en fumée ! Est-il du reste sûr, du train où vont les choses, que nous aurons autant de goût pour distinguer leur valeur ? L'art tel que nous l'imaginons, n'est-il pas appelé à disparaître comme disparaitront ces images et ces expressions fragiles d'un univers à demi révolu.

Mais la célébrité - loin s'en faut ! - ne s'arrête pas au milieu artistique et se prend même à délaisser quelque peu ses meilleurs représentants. Aujourd'hui de nouvelles idoles accaparent notre attention, dont le talent, si tant est qu'il existe, fait l'objet d'un intérêt aussi irrésistible que singulier. Grâce à la télévision, des visages, des voix s'installent chez nous et cette intrusion dans notre vie privée se produit avec tant de familière douceur, tant de fausse proximité que certains y voient un événement naturel qui ne prête guère le flanc à la critique. Rien n'étant plus dangereux que l'habitude, ceux-là ont élu sans état d'âme la personne chargée de les divertir. Ils se sont donc laissé convaincre que l'individu en compagnie duquel ils passent tranquillement une heure ou deux par semaine, est fait d'une étoffe particulière, propice elle-même au sacre du vedettariat. Le monsieur en question a beau débiter force bêtises, nul ne s'en offusque ! Baptisé quelquefois de jolis noms d'oiseaux - qui aime bien châtie bien - il s'agit néanmoins d'un con fréquentable, d'un con célèbre et toute la différence est là.

Les émissions de jeux offrent ainsi à quelques-uns de merveilleux tremplins. La veille inconnu, cet animateur aux dents blanches et au verbe cajoleur, ensoleille les après-midi de Madame Dupont en faisant tourner une roue, une simple roue dispensatrice de gains énormes. La sienne, la popularité aidant, promet en tout cas de tourner en sa faveur et voici comment, sans qualité avérée, un tel va se bâtir une aimable renommée fondée sur un tas de sable. Bientôt reconnu dans la rue, invité à signer des autographes, poursuivi s'il est beau garçon par une meute de filles, l'être au fond assez banal qui, entre deux âneries, répète chaque jour les mêmes gestes, se voit promu vedette à part entière et a droit, ce faisant, aux honneurs de la presse, aux séances de photos des revues spécialisées, aux micros des stations radiophoniques et aux sollicitations des chaînes câblées. Il partage d'ailleurs cet agréable sort avec les présentateurs de la météo nationale bien vite rompus eux-mêmes à un exercice où seule compte la maîtrise du vocabulaire idoine, et les amuseurs de toutes sortes, les héros en carton-pâte dont les propos convenus et l'insondable légèreté charment les téléspectateurs assommés par une journée de travail.

Quand la célébrité se montre aussi peu regardante, il ne faut guère alors s'étonner que plus d'un se flatte d'y prétendre. Des élans courtois aux dessous de table, du harcèlement à la guerre de siège, du sourire enjôleur à la "promotion canapé", aucun moyen n'est négligé pour l'atteindre. Quitte à bousculer certains principes, il convient avant tout de forcer le destin, de provoquer la chance et si la réussite n'est pas toujours au rendez-vous, l'obstination à elle seule suffit parfois à renverser des montagnes : une patte graissée au bon moment ouvre à ce chef d'entreprise le marché qui assoira son renom : après vingt tentatives infructueuses, un chanteur quelconque parti à l'assaut d'une maison de disques, trouve enfin l'oreille d'un producteur ; cette dame au physique avantageux juge que le développement de sa carrière vaut bien une entorse à la morale. Car dans la foire d'empoigne à laquelle nous assistons, les numéros gagnants excitent les candidats à la "gloire" lorsqu'ils s'avisent soudain que, pour la conquérir, leurs scrupules doivent tomber.

Par bonheur toutefois, celui-ci ou celui-là n'a pas peur d'avancer la main en se refusant la moindre intrigue. Et parmi les favoris de la fortune - oui, oui, le cas existe encore - on voit aussi des spécimens rares que la notoriété - si, si, je vous le jure ! - saisit à leur corps défendant. Soit elle les a rattrapés au moment où ils ne l'attendaient plus, soit ils n'y attachent aucun prix et se désespèrent d'en subir les inconvénients. Ainsi, je ne sais quelle mode intellectuelle va jeter une vive lumière sur les essais confidentiels d'un vieux philosophe, peu habitué aux questions oiseuses des journalistes et aux débordements des admirateurs. Jusque-là, seules la réflexion et l'étude ont nourri sa vie quotidienne mais, par une bizarrerie dont les causes lui échappent, voilà qu'un de ses ouvrages en accord avec l'esprit du temps, fait malgré lui la une des médias. Comme une traînée de poudre, le succès s'attache à ses pas. Interrogé sur tout et sur rien, il doit en l'espace d'une minute lors du journal télévisé, exposer sa théorie, ses idées et même délivrer des messages. Devant la pénible obligation de trahir ou de caricaturer une pensée complexe, le pauvre homme ne sait plus vraiment à quel parti se résoudre et en veut beaucoup à son interlocuteur de lui imposer un tel exercice. User de slogans à l'instar des publicitaires, cela est tout autant exclu ; ses confrères lui riraient au nez. Alors que dire ? Que dire ? "Foutez-moi la paix ? Je n'ai aucun goût pour les numéros de cirque ? Lisez plutôt mes livres ?" Hélas ! Que dire également à tous ceux qui les ont lus de long en large et qui, l'ayant tout à coup aperçu au coin d'un boulevard, ne le lâchent plus d'une semelle, lui réclament cent détails, cent explications, l'assaillent de tous les côtés à la fois, lui soumettent dix points de controverse et, sur chacun d'eux, veulent séance tenante connaître son avis ? La tête pleine de bruit et de fureur, la cervelle plombée, soucieux de retrouver au plus vite le sort obscur dont on lui a si malencontreusement enlevé les charmes, décidé à ne plus jamais rien publier, notre penseur maintenant ne rêve que de cieux lointains et d'îles inhabitées. Les rayons de la gloire lui ont chauffé les nerfs. Il n'aspire qu'à une chose : l'oubli ! l'oubli ! l'oubli !

Or c'est précisément ce que certains humains craignent le plus. Eux, avec une pugnacité voisine de la folie, souhaiteraient que leurs moindres faits et gestes couvrissent les murs et les écrans, remplissent les journaux et les conversations. La seule perspective de vivre dans l'ombre leur est insupportable. Ils y voient comme une injure, comme une malédiction. Aussi rien n'arrête ces nouveaux Erostrate qui, à l'exemple du temple d'Artémise à Ephèse, espèrent trouver la célébrité par un acte de destruction. Le meurtre, au besoin, leur tient même lieu de passeport si, grâce à lui, l'histoire doit retenir leur nom. Celui de Mesrine justement n'a-t-il pas, somme toute, bien plus de probabilités de franchir les siècles que ceux des petites gens dévoués au bien public et auxquels pas un quotidien ne s'aviserait de consacrer un article ? Devant l'ennemi public numéro un, la société tout entière brandit son code pénal, claironne ses valeurs, fourbit ses meilleures armes, entonne son cri de guerre mais, les moments d'effroi passés, la mort peu à peu s'emploie dans le public à lui forger une légende, l'élève à une hauteur insoupçonnée où le crime change de visage, où le sang bientôt séché fait place aux analyses des biographes auscultant, remplis de dévotion, les mille facettes du personnage non sans clamer à longueur de page que, loin d'être une apologie de la violence, leur livre se veut seulement une modeste contribution à la vérité. Alors le phénomène gagne en étendue, la contagion s'empare des esprits, les publications vont se multipliant ; quelques-uns insinuent volontiers que le "méchant loup" aurait tellement voulu agir autrement, d'autres s'efforcent tant bien que mal de nous le rendre sympathique, les troisièmes lui accordent au passage des circonstances atténuantes face à un monde injuste et arrogant, les derniers enfin mettent leur plume au service de l'événement et, munis d'un outillage conceptuel fort élaboré, dissèquent horreur sur horreur en parfaits psychologues. Devenu de la sorte une figure emblématique, pourquoi Mesrine à la longue n'aurait-il pas droit lui aussi, pour le centenaire de sa naissance, à une gentille commémoration, histoire de rappeler ce qu'il fut aux générations nouvelles ?

Le sujet, quand on y songe, est de la première importance.


Thierry CABOT (Tout va bien)
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  • : Il réunit des textes extraits de mon oeuvre poétique intitulée : " La Blessure des Mots "
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